Aminata Dramane Traoré démolit, par
l’exemple, la thèse d’un «essoufflement» du
mouvement altermondialiste.
Voilà qu’avec leurs jumelles à Paris, certains
commentateurs entonnent, semble-t-il, le refrain d’un
« essoufflement » de l’altermondialisation. Comment
réagissez-vous ?
Aminata Dramane Traoré.
C’est tout le
contraire ! Non, le mouvement altermondialiste ne
s’essouffle pas ; non, nous ne faisons pas que passer
notre temps à théoriser doctement, mais dans l’impuissance,
faute d’alternatives. Ce qui est certain, c’est que, d’une
édition du FSM à l’autre, nous en apprenons beaucoup sur la
nature du système qui nous opprime, car il s’agit presque
toujours de la dimension tragique et meurtrière de la
mondialisation. Ceux qui prennent la route vers Ceuta et
Melilla, par exemple, c’est parce que le système d’éducation
ne leur a pas permis de devenir les candidats désirables de
l’« immigration choisie ». Ils sont les
non-solvables, ceux que l’on peut maltraiter et tuer. Le
phénomène migratoire est profondément révélateur de la nature
méprisable du néolibéralisme : c’est la confrontation
entre tous, c’est un système qui nous jette les uns contre les
autres. Nos enfants sont devenus des hommes jetables, et
l’affaire du millier de sacs mortuaires donnés à la Libye par
l’Italie nous le rappelle on ne peut plus crûment.
À cet égard, alors que les Maliens qui ont survécu à leur périple
ensanglanté se trouvent au centre de ce FSM à Bamako, la
mobilisation des altermondialistes après Ceuta et Melilla
constitue-t-elle un tournant à vos yeux ?
Aminata Dramane Traoré.
La médiatisation récente
de ce qui s’est passé près de ces enclaves espagnoles en
Afrique nous incite à juger l’action des pays comme le Maroc,
l’Algérie ou l’Espagne, mais nous savons qu’il n’y a là que la
partie émergée de l’iceberg. Nous devons aussi prendre en
compte le niveau plus global de l’externalisation des
frontières de l’Europe. En Afrique, tout est toujours fait en
matière de coopération pour que les peuples ne voient pas et
ne comprennent rien à la logique du système. En tant que
mouvement altermondialiste, nous devons expliquer pourquoi
plus on avance, plus les politiques mises en oeuvre contre les
peuples deviennent cyniques et sanglantes. Avec ce FSM, nous
réussissons pour la première fois en Afrique à prendre de
front ces dimensions des migrations, alors que,
traditionnellement, ce sont davantage les associations et les
ONG du Nord qui se mobilisent sur ces questions. Or, comme le
discours de l’Union européenne sur l’immigration qui invite
les pays africains à gérer les conséquences macroéconomiques
dans le Nord est totalement irresponsable, nous ne pouvons que
le dénoncer et construire des alternatives. En permettant de
mettre en lumière l’articulation profonde entre les causes des
flux migratoires et le néolibéralisme, Bamako est un tremplin
pour l’avenir. Nous prendrons le temps entre le FSM de Bamako
et celui de Nairobi en 2007 de nous rencontrer plus
régulièrement entre nous, organisations du Nord et du Sud, de
l’Afrique en particulier. Nous ne laisserons pas massacrer le
fruit de nos entrailles.
(1) Coordinatrice du Forum pour l’autre
Mali.
Entretien réalisé par T. L.
http://www.humanite.fr/journal/2006-01-23/2006-01-23-822432