Forum
Social Mondial
Porto Alegre,
22-23 et 26-31 janvier 2005
COUMBA
TOURE
(Mali - Membre du Comité de lancement de l’Appel mondial
contre la faim)
«La
campagne contre la pauvreté doit passer par des actions
concrètes»
Jeudi dernier, vous avez
participé au lancement de l’Appel mondial contre la
pauvreté, sous la présidence du chef d’Etat brésilien Lula
Da Silva, à l’occasion de ce Fsm 2005. Quelle place
l’Afrique peut-elle occuper dans cette mobilisation ?
Coumba Touré :
Je pense que nous avons un
leadership à assumer dans cette mobilisation. On ne peut
parler de pauvreté sans parler de l’Afrique, des Africains.
Seulement, nous ne sommes pas toujours prêts à prendre les
rênes là où il le faut. Nous n’osons pas assez. Mais partout
où ce thème sera soulevé, nous devrons dire ce que nous
pensons et exprimer nos points de vue sur la manière dont
les choses devraient se passer, au lieu de laisser d’autres
parler et décider pour nous.
Y a-t-il des idées ou des
initiatives africaines en perspective ?
Il y a des idées et des
initiatives. Quant à savoir comment elles vont être
intégrées dans le cadre mondial, c’est une autre question.
Ma proposition est que si on veut faire une véritable
campagne mondiale contre la pauvreté, elle doit être
soutenue par les populations. Et pour cela il faudra faire
des choses concrètes. Evidemment, quand on mène une
campagne, il faut des symboles, des mots de ralliements,
etc., qui rendent visible face aux gouvernants. Mais il faut
aussi du concret
Qu’appelez-vous des choses
concrètes
Ce que je propose au niveau de
l’Appel mondial c’est d’aller vers ce qu’on voudrait voir le
monde devenir. Vous savez, quand on parle de pauvreté, il
est question d’accès aux soins de santé, à l’éducation, à la
nourriture saine, etc. Pour moi donc, faire des choses
concrètes c’est agir pour montrer ce qui se passerait si on
arrivait à l’idéal pour lequel on se mobilise. Je verrais
donc bien que les organisations qui se mobilisent dans cette
campagne y mettent les moyens pour que pendant une journée,
par exemple, l’entrée dans les hôpitaux soit gratuite, que
tout le monde puisse avoir ses médicaments gratuitement. Ce
sont là des initiatives qui peuvent montrer aux populations
pourquoi on se mobilise.
Quelle est la structure qui
va prendre en charge cette campagne ?
Pour le moment, il y a un
comité ad-hoc. Mais plus qu’une campagne, c’est encore un
appel lancé à toutes les personnes, toutes les organisations
(caritatives, syndicales, etc.) qui pourraient être
impliquées, à se joindre à cet élan. Il y aura sans doute
différentes approches et façons de faire, localement et
spécifiquement, mais la philosophie de base est que tous
soient d’accord qu’on doit le faire ensemble et qu’on peut
le faire.
Après avoir participé
plusieurs fois au Forum social mondial, sentez-vous une
évolution d’un rendez-vous à un autre ?
Ce qui marque surtout, c’est
que le Forum a grandi. La participation est plus grande,
plus diverse. Et on surtout noté, avec cette édition, qu’il
y a beaucoup plus de jeunes. Mais c’est toujours aussi
vivant. Et ça reste véritablement un forum de changement et
d’alternatives.
Qu’est ce qui reste de
toutes ces idées ?
L’échange qui se passe ici
n’est pas à négliger. Il y a des gens qui font des choses
intéressantes là où ils vivent. Et quand ils viennent en
rencontrer d’autres qui font de même chez eux, dans d’autres
contextes, ce échange a de la valeur. Peut-être que cela les
poussera à aller plus loin dans ce qu’ils faisaient, à
prendre en compte des choses qui n’entraient pas dans leur
logique d’action. Quand un tel impact est noté à travers le
monde, c’est forcément un moteur de changement.
Dans ce forum, l’Afrique
est faiblement représentée. Que faire pour qu’une telle
marginalisation ne lui soit pas préjudiciable alors qu’elle
a beaucoup à gagner dans un «autre monde» ?
Depuis le début du Fsm en 2001
cette participation est faible, même si elle s’améliore au
fil des éditions. Mais il faut mettre cette faiblesse sur le
compte des difficultés qu’ont les Africains à voyager, avec
les coûts des billets, les trajets à effectuer et les visas
à trouver. C’est la raison pour laquelle le fait d’organiser
le Fsm de 2007 en Afrique est une belle opportunité. Certes
la question de la participation populaire africaine ne sera
pas pour autant réglée, puisqu’il est même difficile de
voyager l’intérieur de l’Afrique pour des raisons de coûts
et de moyens de transports suffisants et adéquats, mais on
aura une présence africaine plus importante. Et ce sera
l’occasion de focaliser les thèmes de discussion sur ce qui
se passe en Afrique.
Mais l’idée de l’alter
mondialisme même a du mal à s’ancrer au sein des populations
africaines. Ne risque-t-on pas, en 2007, de créer un
événement auquel ces dernières ne comprendront pas grand
chose ?
Il y a effectivement un
travail de base important à faire. A tous les niveaux, mais
surtout au niveau du Forum social africain. C’est simplement
une question de mobilisation et qu’on s’y engage dès
maintenant. Pour le reste, véhiculer les idéaux du Forum
n’est pas difficile en Afrique, car ils rejoignent que ce
que nous faisons tous les jours dans nos engagements
respectifs auprès des populations.
S’il en faut une, quelle
image retenez-vous de ce Fsm 2005 ?
Sans doute celle du Estadio
Gigantinho (Ndlr : là où a été lancé l’Appel contre la
pauvreté). C’était impressionnant de voir toutes les
origines et couleurs mélangées dans l’enthousiasme. On se
rend compte que le Fsm est un espace d’espoir pour beaucoup
de personnes, d’organisations et de mouvements qui sont
souvent marginalisés là où ils opèrent et qui, ici, se
rendent comptent qu’il y a beaucoup de gens dans le monde
qui pensent et agissent comme eux. Différemment.
Par Tidiane KASSE