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Forum des alter-mondialistes 50 ans après, Bandoeng remis au goût du jour à Bamako

Théodore Kouadio
Abidjan

Ils avaient entrepris la construction d'un autre monde. Sans doute possible, mais guère réalisé à l'époque. Le combat qui se mène aujourd'hui à travers le mouvement social est la continuation de cet idéal que le Fsm de Bamako a tenu à célébrer pour marquer son cinquantenaire..

Ils avaient entrepris la construction d'un autre monde. Sans doute possible, mais guère réalisé à l'époque. Le combat qui se mène aujourd'hui à travers le mouvement social est la continuation de cet idéal que le Fsm de Bamako a tenu à célébrer pour marquer son cinquantenaire.

Entrée en matière ne pouvait être plus symbolique pour le Forum social mondial (Fsm) polycentrique de Bamako. Le 18 décembre, veille de l'événement, se tenait en effet le Bandoeng des peuples. Cinquante ans après la conférence qui avait accouché du Tiers-monde dans cette ville indonésienne, avec autour de la table des figures légendaires comme Nkrumah, Nasser, Tito, Suharto, etc., il s'est agi de célébrer, mais aussi de marquer un retour aux sources. Bamako offrait en cela un lieu "idéal", tant le Mali s'est illustré, au lendemain des indépendances, dans l'affirmation de cet idéal d'"un autre monde possible" qui cherchait déjà à s'affirmer.

Le Centre international de conférence de Bamako qui a accueilli la rencontre n'a certes pas drainé du monde (le Fsm n'avait pas encore commencé), mais il y avait un auditoire varié constitué de délégués venus de tous les continents. Des figures de proue du mouvement social mondial étaient là, qui ont essayé de jeter les ponts sur un passé toujours présent. "Il y a 50 ans, des hommes debout, des chefs d'Etat auxquels nous avions confiance, se sont rendus à Bandoeng et ont tenté de consolider les acquis politiques d'alors pour les luttes de libération. Nous connaissons la suite de l'histoire. La mondialisation n'est qu'une recolonisation de l'Afrique( )", lâchait Aminata Traoré, ancienne ministre malienne de la Culture et une des figures de proue du mouvement social en Afrique dans son mot de bienvenue. Elle présentait aussi ce rendez-vous du mouvement social comme une reconnaissance à la mémoire du premier président du Mali, feu Modibo Keïta qui, se souvient Mme Traoré, a été déstabilisé à cause de "son engagement pour une autre Afrique possible".

Victime d'un coup d'Etat en 1968, Modibo Keïta fait partie de ces Africains pour lesquels Taoufik Ben Abdallah, autre membre du secrétariat du Forum social africain, pense qu'il y a un devoir de mémoire. Ce qui, entre autres raisons, réunit les militants alter mondialistes à Bamako. "Qu'ils soient du Sud ou du Nord, il s'agit pour tous d'aller vers la reconstruction de l'unité des opprimés, vers la régénérescence du Front sud", souligne M. Ben Abdallah. Portant la voix du Forum social indien, P. K Murthy, lui, tend alors la main en ayant une pensée pieuse pour les héros de Bandoeng. De Soekarno à Tito, en passant par Shu En Lai et Nkrumah dont il regrette l'héritage au regard de tant de "gâchis perceptibles dans la gouvernance de nos peuples". Mais dans son propos transparaît l'assurance d'un avenir appartenant au mouvement social mondial, donnant aux peuples du Sud l'espoir de vivre demain dans un monde nouveau.

Editorialiste au Monde diplomatique, Ignacio Ramonet a salué l'idée d'un tel regard rétrospectif. Avant de faire le lien avec la dynamique actuelle, à travers la genèse du mouvement social. Un mouvement riche par sa diversité, la pluralité des forums et la nécessité des propositions autour des objectifs concrets qui doivent changer le monde. Une évolution qu'il décrit en quatre étapes : identifier, contester, rassembler et proposer. A présent, estime-il, c'est le temps de l'avènement d'un "combustible intellectuel" qui doit conduire à des réalisations concrètes inspirées de Bandoeng. Encore que les leaders d'aujourd'hui ont moins de problèmes pour rassembler que ceux d'hier. Le contre-pouvoir au néolibéralisme est d'autant plus facile à mettre en place.

Cinquante ans après, Bandoeng reste une grande date aux yeux de l'économiste Samir Amin. Pas seulement pour les peuples du Tiers monde, mais pour le monde entier. En Afrique, elle a permis l'émergence des idées favorables à la libération du continent, voire à l'organisation de la conférence des peuples africains à Accra en 1958. Avec ce mot d'ordre alors lancé par Nkrumah : "L'Afrique doit s'unir". Le Mali qui accueille le Forum social mondial polycentrique, du 19 au 23 janvier, était de ce rendez-vous. Et Samir Amin se dit guère surpris que ce pays soit à l'avant-garde des luttes de libération pour l'indépendance.

source institut panos


Cette guerre des champs qui fait rage

Les conflits qui surviennent en Afrique ne sont pas seulement militaires. Plus récurrents et souvent meurtriers, les conflits fonciers rythment souvent les rapports heurtés entre communautés. Animé samedi au Fsm par des Ong intervenant dans le secteur rural, le thème sur la gestion des conflits liés à l'accès aux ressources naturelles et la cohabitation entre éleveurs et agriculteurs au Mali, a été l'occasion de mettre le doigt sur la plaie. Il s'est agi de faire un inventaire des sources des conflits et d'ébaucher des pistes d'action pour rendre effective la cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs au Sahel. La récurrence de ces conflits fonciers, selon le Nigérien Oumarou Makama, est souvent la conséquence de la pression démographique. "Les terres cultivables s'amenuisent, poussant les agriculteurs à défricher de nouvelles terres qui se trouvent être souvent des aires de pâturage. Or, il faut que l'éleveur aussi parvienne à nourrir son bétail", souligne-t-il. A ce facteur s'ajoutent la difficulté d'accès aux points d'eau par les éleveurs et le non-respect des couloirs de passage par les agriculteurs. La dimension judiciaire reste importante dans les tensions autour du foncier. Cotonculteur burkinabé, Ouédraogo Seydou, opine : "Quand un agriculteur et un éleveur sont en conflit et que l'affaire arrive devant l'administration ou la justice, c'est le plus souvent l'éleveur qui sort gagnant parce qu'il a de quoi corrompre. L'agriculteur qui n'a pas les moyens pour corrompre va chercher à se faire justice".

Mais pour M. Makama les réponses à ces conflits se trouvent moins dans la justice que dans un retour à la gestion traditionnelle des ressources naturelles. Ce à quoi un autre participant ajoute qu'"il faut aussi que les pays élaborent des politiques foncières précises et les appliquent rigoureusement".

 

Charte du futur africain

Il y a seize ans, à Arusha, était lancé le processus pour une Charte de l'unité des peuples et du futur africains. Vendredi dernier, l'occasion de faire une revue de parcours était offerte dans le cadre du Fsm. Si personne ne conteste les progrès à l'actif du mouvement social africain, du point de vue de la structuration et de la prise de conscience des populations, le constat reste qu'il y a encore du chemin à faire. Et à ce niveau, "les lacunes font le lit des pratiques néolibérales", souligne-t-on. Selon la Kenyane Wahu Kara, il faut définir "un nouveau contrat des mouvements sociaux alternatifs" et "constituer une passerelle entre les différents forums sociaux en Afrique". Ceci pour tisser des passerelles entre "des initiatives anti néolibérales y foisonnant et qui ne demandent qu'à être formalisées". Entre Bamako et le prochain Forum social mondial de 2007 prévu au Kenya, le mot d'ordre semble être l'identification et la structuration des rapports entre mouvements sociau x africains. Les étapes du processus ont été fixées. Une assemblée va se tenir à Bamako lors du présent forum, suivie de processus consultatifs à travers tous les forums sociaux et au niveau des mouvements sociaux, avant d'aboutir à des rencontres de réflexion et de synthèse et une assemblée de validation à Nairobi en 2007.

 

Accès à l'eau potable
Une alternative face aux échecs de l'Onu

Le constat d'échec des politiques d'accès à l'eau développées par les Nations unies a conduit les parlementaires européens à entreprendre une stratégie alternative. A travers l'Association pour un contrat mondial de l'eau, l'objectif est de démocratiser l'accès à

cette source de vie. Député européen, Francis Wurtz a exposé cette initiative

samedi, lors d'une conférence sur le thème "Les alliances pour l'accès à l'eau".

La nécessité de changer de politique, pour les parlementaires européens, résulte des échecs constatés avec la Décennie mondiale de l'eau (1981-1991). Mais aussi des difficultés à atteindre les objectifs du millénaire pour le développement pour permettre l'accès de l'eau

potable à tous. Dans la nouvelle Charte de l'eau qui est envisagée, un certain nombre d'objectifs sont fixés. Entre autres, il s'agit de reconnaître les principes qui consacrent l'eau comme un bien public qui ne saurait être privatisé, de faire adopter des plans d'action au niveau des parlements

du monde, d'élaborer des agendas et trouver les financements pour "la bataille de l'eau". A terme, il s'agit de fixer un norme minimale qui accorde à chacun, dans le monde , le droit de disposer d'au moins 40 à 50 litres d'eau par jour et un plafond qui limite la consommation de

l'eau, afin de rétablir la justice et éviter le gaspillage des ressources.

Pour les députés européens, l'Afrique doit être au coeur d'une mobilisation qui ne manque pas de susciter des levées de boucliers. Car la privatisation des services de l'eau, qui en prive ou limite l'accès à des centaines de millions de personnes à travers le monde, fait l'affaire des multinationales. Les parlementaires appréhendent d'autant plus leurs responsabilités que plus de 90% des compagnies d'eau dans le monde sont européennes.

Cette conférence animée par Francis Wurtz est l'aboutissement d'un processus interparlementaire africain et européen. Elle s'est achevée sur la Déclaration de Bamako, qui prévoit une alliance interparlementaire à l'échelle africaine. Il faudra cependant aller au-delà pour sensibiliser et mobiliser les populations. D'où cette articulation au mouvement social.

 

Expulsion des immigrés
Les alter-mondialistes s'opposent

A l'initiative de l'Ong No-vox pour la défense des intérêts des émigrés expulsés, la manifestation, organisée dans le cadre du Forum social mondial (Fsm) polycentrique de Bamako, avait pour but de dénoncer l'accélération du rythme des retours forcés de sans-papiers, les nouvelles conditions de délivrance des visas de séjour ainsi que l'indexation de la durée du titre de séjour sur celle d'un éventuel contrat de travail du demandeur.

Samedi, les contours de la dénonciation avaient été posés lors d'un panel organisé dans le cadre du Fsm. Les alter-mondialistes se sont en effet penchés sur les conséquences sociales, politiques et économiques de l'expulsion des migrants vers leurs pays d'origine. Tout au long des débats, la technicité des arguments se le disputait à l'émotion causée par des témoignages de victimes.

Pour se représenter les drames causés par le retour forcé des émigrés africains, il n'y a sans doute rien de plus précis que le témoignage de ceux qui ont vécu cette humiliation et la peur du retour dans leur chair. Les propos de Boubou Doucouré, renvoyé de la France depuis près d'un an et d'Ousmane Diarra, expulsé d'Angola en 1996, ont, de ce point de vue, ajouté de la lumière aux arguments juridiques, économiques et politiques - pourtant fort convaincants - brandis par les panélistes pour démontrer l'ineptie de la politique d'immigration de l'Europe.

Boubou Doucouré a été arrêté un jour à Paris alors qu'il avait pu, une semaine après son arrivée dans la capitale française quelques années auparavant, trouver un travail qui lui permettait, avec son salaire de quelque 1 400 euros, de faire vivre une famille de onze personnes au Mali. A cette époque, Boubou Doucouré pouvait transférer jusqu'à 500 euros par mois à sa mère, ainsi qu'à ses frères et soeurs. Puis survint ce jour fatidique où il fut interpellé et gardé dans un centre de détention administrative. Un jour d'expulsion, et la fin des illusions

A lui seul, le cas de cet ancien émigré aujourd'hui sans emploi résume ce que Caroline Intrand de l'Ong Simad appelle "une véritable machine à expulser" qui est en train de se mettre en place dans l'espace européen. Pour Claire Rodier de l'Ong Migreurop, on est passé d'une échelle industrielle d'expulsion au niveau national - dont le ministre de l'Intérieur français Nicolas Sarkozy est devenu l'emblème avec ses "objectifs chiffrés" fixés aux préfets de l'Hexagone et le nouveau paradigme de l'immigration choisie - à une échelle continentale illustrée par le "cordon sanitaire" que les centres de détention administrative forment aux confins de l'espace Schengen et dont le déploiement dans les pays frontaliers de l'Union européenne laisse voir l'érection d'une véritable forteresse.

A cela s'ajoutent les charters communautaires dont le remplissage est désormais la première préoccupation, au mépris des droits les plus fondamentaux des expulsés. D'ailleurs, la directive du Conseil de l'Europe entérinant, à compter d'avril 2004, les vols collectifs, a suscité l'émoi et la réprobation unanimes des députés européens parce qu'ils contreviennent à l'Article 4 du Protocole 4 de la Convention européenne des Droits de l'homme. Pour contourner la difficulté, l'Europe vient de créer une agence de l'immigration basée à Varsovie, en Pologne. Cette structure coordonne les vols groupés comme une véritable police privée. Pourtant, l'avis de Claire Rodier, cette politique est "fondamentalement inutile", parce qu'elle n'induit pas les résultats escomptés. En revanche, les gouvernements européens y ont recours pour donner à leurs opinions publiques un faux sentiment de sécurité, avec un amalgame dangereux entre l'immigration et le terrorisme, l'insécurité et le chômage.

Pour Mohamed Seck, un émigré sénégalais vivant et travaillant en Europe pour l'Ong No-vox, "il ne faut pas avoir peur des mots et de faire le rapprochement entre le système de contrôle, de détention et d'expulsion des immigrés avec le système hitlérien". Il précise que "c'est un racisme soutenu par des idéologues, des économistes, une élite mondiale, qui bénéficie de la complicité des gouvernements africains". Mohamed Seck rejette alors toutes les approches théoriques et "complaisantes". A la place, il prône une action massive et déterminée pour empêcher les départs des vols sur lesquels sont embarqués des migrants expulsés, les débarquements de ces vols en Afrique, etc., "quitte à utiliser des moyens illégaux, parce que l'Europe ne respecte même pas ses propres lois".

Sur un ton moins passionné, mais sans doute aussi engagé, les organisations de solidarité avec les immigrés préconisent la mise en réseau des organisations du Nord et du Sud pour la protection des droits des expulsés et notamment les droits sociaux des travailleurs. Il s'agit également de défendre les expulsés et de leur porter assistance dans les centres de détention. Le tout est de créer une convergence d'action basée sur un échange d'informations. Fatimata Sy, membre de l'Union pour la Solidarité et l'Entraide au Sénégal, ajoute qu'il faut également que les organisations du Nord assurent le renforcement des capacités de leurs partenaires au Sud.

Pour l'instant, les associations d'expulsés du Sud s'organisent sur le modèle du collectif de soutien aux expulsés maliens. Son Secrétaire général, Ousmane Diarra, a tenu à mettre à l'index la responsabilité active des gouvernements africains. Expulsé de l'Angola en 1996, en même temps que des centaines d'autres Africains, et des "Libanais", Ousmane est fier de la libération, obtenue par son association en mars 1997, de soixante dix-sept expulsés maliens. Ces derniers avaient fait les frais des charters et risquaient ainsi de payer doublement leur situation irrégulière.

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