Forum
Social Africain
Forum
des alter-mondialistes 50 ans après, Bandoeng remis au goût
du jour à Bamako
26 Janvier 2006
Théodore Kouadio
Abidjan
Ils avaient entrepris la
construction d'un autre monde. Sans doute possible, mais guère
réalisé à l'époque. Le combat qui se mène aujourd'hui à travers
le mouvement social est la continuation de cet idéal que le
Fsm de Bamako a tenu à célébrer pour marquer son cinquantenaire..
Ils avaient entrepris la
construction d'un autre monde. Sans doute possible, mais guère
réalisé à l'époque. Le combat qui se mène aujourd'hui à travers
le mouvement social est la continuation de cet idéal que le
Fsm de Bamako a tenu à célébrer pour marquer son cinquantenaire.
Entrée en matière ne pouvait
être plus symbolique pour le Forum social mondial (Fsm) polycentrique
de Bamako. Le 18 décembre, veille de l'événement, se tenait
en effet le Bandoeng des peuples. Cinquante ans après la conférence
qui avait accouché du Tiers-monde dans cette ville indonésienne,
avec autour de la table des figures légendaires comme Nkrumah,
Nasser, Tito, Suharto, etc., il s'est agi de célébrer, mais
aussi de marquer un retour aux sources. Bamako offrait en
cela un lieu "idéal", tant le Mali s'est illustré, au lendemain
des indépendances, dans l'affirmation de cet idéal d'"un autre
monde possible" qui cherchait déjà à s'affirmer.
Le Centre international de
conférence de Bamako qui a accueilli la rencontre n'a certes
pas drainé du monde (le Fsm n'avait pas encore commencé),
mais il y avait un auditoire varié constitué de délégués venus
de tous les continents. Des figures de proue du mouvement
social mondial étaient là, qui ont essayé de jeter les ponts
sur un passé toujours présent. "Il y a 50 ans, des hommes
debout, des chefs d'Etat auxquels nous avions confiance, se
sont rendus à Bandoeng et ont tenté de consolider les acquis
politiques d'alors pour les luttes de libération. Nous connaissons
la suite de l'histoire. La mondialisation n'est qu'une recolonisation
de l'Afrique( )", lâchait Aminata Traoré, ancienne ministre
malienne de la Culture et une des figures de proue du mouvement
social en Afrique dans son mot de bienvenue. Elle présentait
aussi ce rendez-vous du mouvement social comme une reconnaissance
à la mémoire du premier président du Mali, feu Modibo Keïta
qui, se souvient Mme Traoré, a été déstabilisé à cause de
"son engagement pour une autre Afrique possible".
Victime d'un coup d'Etat
en 1968, Modibo Keïta fait partie de ces Africains pour lesquels
Taoufik Ben Abdallah, autre membre du secrétariat du Forum
social africain, pense qu'il y a un devoir de mémoire. Ce
qui, entre autres raisons, réunit les militants alter mondialistes
à Bamako. "Qu'ils soient du Sud ou du Nord, il s'agit pour
tous d'aller vers la reconstruction de l'unité des opprimés,
vers la régénérescence du Front sud", souligne M. Ben Abdallah.
Portant la voix du Forum social indien, P. K Murthy, lui,
tend alors la main en ayant une pensée pieuse pour les héros
de Bandoeng. De Soekarno à Tito, en passant par Shu En Lai
et Nkrumah dont il regrette l'héritage au regard de tant de
"gâchis perceptibles dans la gouvernance de nos peuples".
Mais dans son propos transparaît l'assurance d'un avenir appartenant
au mouvement social mondial, donnant aux peuples du Sud l'espoir
de vivre demain dans un monde nouveau.
Editorialiste au Monde diplomatique,
Ignacio Ramonet a salué l'idée d'un tel regard rétrospectif.
Avant de faire le lien avec la dynamique actuelle, à travers
la genèse du mouvement social. Un mouvement riche par sa diversité,
la pluralité des forums et la nécessité des propositions autour
des objectifs concrets qui doivent changer le monde. Une évolution
qu'il décrit en quatre étapes : identifier, contester, rassembler
et proposer. A présent, estime-il, c'est le temps de l'avènement
d'un "combustible intellectuel" qui doit conduire à des réalisations
concrètes inspirées de Bandoeng. Encore que les leaders d'aujourd'hui
ont moins de problèmes pour rassembler que ceux d'hier. Le
contre-pouvoir au néolibéralisme est d'autant plus facile
à mettre en place.
Cinquante ans après, Bandoeng
reste une grande date aux yeux de l'économiste Samir Amin.
Pas seulement pour les peuples du Tiers monde, mais pour le
monde entier. En Afrique, elle a permis l'émergence des idées
favorables à la libération du continent, voire à l'organisation
de la conférence des peuples africains à Accra en 1958. Avec
ce mot d'ordre alors lancé par Nkrumah : "L'Afrique doit s'unir".
Le Mali qui accueille le Forum social mondial polycentrique,
du 19 au 23 janvier, était de ce rendez-vous. Et Samir Amin
se dit guère surpris que ce pays soit à l'avant-garde des
luttes de libération pour l'indépendance.
source institut panos
Cette guerre des champs qui fait rage
Les conflits qui surviennent en Afrique
ne sont pas seulement militaires. Plus récurrents et souvent
meurtriers, les conflits fonciers rythment souvent les rapports
heurtés entre communautés. Animé samedi au Fsm par des Ong
intervenant dans le secteur rural, le thème sur la gestion
des conflits liés à l'accès aux ressources naturelles et la
cohabitation entre éleveurs et agriculteurs au Mali, a été
l'occasion de mettre le doigt sur la plaie. Il s'est agi de
faire un inventaire des sources des conflits et d'ébaucher
des pistes d'action pour rendre effective la cohabitation
pacifique entre éleveurs et agriculteurs au Sahel. La récurrence
de ces conflits fonciers, selon le Nigérien Oumarou Makama,
est souvent la conséquence de la pression démographique. "Les
terres cultivables s'amenuisent, poussant les agriculteurs
à défricher de nouvelles terres qui se trouvent être souvent
des aires de pâturage. Or, il faut que l'éleveur aussi parvienne
à nourrir son bétail", souligne-t-il. A ce facteur s'ajoutent
la difficulté d'accès aux points d'eau par les éleveurs et
le non-respect des couloirs de passage par les agriculteurs.
La dimension judiciaire reste importante dans les tensions
autour du foncier. Cotonculteur burkinabé, Ouédraogo Seydou,
opine : "Quand un agriculteur et un éleveur sont en conflit
et que l'affaire arrive devant l'administration ou la justice,
c'est le plus souvent l'éleveur qui sort gagnant parce qu'il
a de quoi corrompre. L'agriculteur qui n'a pas les moyens
pour corrompre va chercher à se faire justice".
Mais pour M. Makama les réponses à ces conflits
se trouvent moins dans la justice que dans un retour à la
gestion traditionnelle des ressources naturelles. Ce à quoi
un autre participant ajoute qu'"il faut aussi que les pays
élaborent des politiques foncières précises et les appliquent
rigoureusement".
Charte du futur africain
Il y a seize ans, à Arusha, était lancé
le processus pour une Charte de l'unité des peuples et du
futur africains. Vendredi dernier, l'occasion de faire une
revue de parcours était offerte dans le cadre du Fsm. Si personne
ne conteste les progrès à l'actif du mouvement social africain,
du point de vue de la structuration et de la prise de conscience
des populations, le constat reste qu'il y a encore du chemin
à faire. Et à ce niveau, "les lacunes font le lit des pratiques
néolibérales", souligne-t-on. Selon la Kenyane Wahu Kara,
il faut définir "un nouveau contrat des mouvements sociaux
alternatifs" et "constituer une passerelle entre les différents
forums sociaux en Afrique". Ceci pour tisser des passerelles
entre "des initiatives anti néolibérales y foisonnant et qui
ne demandent qu'à être formalisées". Entre Bamako et le prochain
Forum social mondial de 2007 prévu au Kenya, le mot d'ordre
semble être l'identification et la structuration des rapports
entre mouvements sociau x africains. Les étapes du processus
ont été fixées. Une assemblée va se tenir à Bamako lors du
présent forum, suivie de processus consultatifs à travers
tous les forums sociaux et au niveau des mouvements sociaux,
avant d'aboutir à des rencontres de réflexion et de synthèse
et une assemblée de validation à Nairobi en 2007.
Accès à l'eau potable
Une alternative face aux échecs de l'Onu
Le constat d'échec des politiques d'accès
à l'eau développées par les Nations unies a conduit les parlementaires
européens à entreprendre une stratégie alternative. A travers
l'Association pour un contrat mondial de l'eau, l'objectif
est de démocratiser l'accès à
cette source de vie. Député européen, Francis
Wurtz a exposé cette initiative
samedi, lors d'une conférence sur le thème
"Les alliances pour l'accès à l'eau".
La nécessité de changer de politique, pour
les parlementaires européens, résulte des échecs constatés
avec la Décennie mondiale de l'eau (1981-1991). Mais aussi
des difficultés à atteindre les objectifs du millénaire pour
le développement pour permettre l'accès de l'eau
potable à tous. Dans la nouvelle Charte
de l'eau qui est envisagée, un certain nombre d'objectifs
sont fixés. Entre autres, il s'agit de reconnaître les principes
qui consacrent l'eau comme un bien public qui ne saurait être
privatisé, de faire adopter des plans d'action au niveau des
parlements
du monde, d'élaborer des agendas et trouver
les financements pour "la bataille de l'eau". A terme, il
s'agit de fixer un norme minimale qui accorde à chacun, dans
le monde , le droit de disposer d'au moins 40 à 50 litres
d'eau par jour et un plafond qui limite la consommation de
l'eau, afin de rétablir la justice et éviter
le gaspillage des ressources.
Pour les députés européens, l'Afrique doit
être au coeur d'une mobilisation qui ne manque pas de susciter
des levées de boucliers. Car la privatisation des services
de l'eau, qui en prive ou limite l'accès à des centaines de
millions de personnes à travers le monde, fait l'affaire des
multinationales. Les parlementaires appréhendent d'autant
plus leurs responsabilités que plus de 90% des compagnies
d'eau dans le monde sont européennes.
Cette conférence animée par Francis Wurtz
est l'aboutissement d'un processus interparlementaire africain
et européen. Elle s'est achevée sur la Déclaration de Bamako,
qui prévoit une alliance interparlementaire à l'échelle africaine.
Il faudra cependant aller au-delà pour sensibiliser et mobiliser
les populations. D'où cette articulation au mouvement social.
Expulsion des immigrés
Les alter-mondialistes s'opposent
A l'initiative de l'Ong No-vox pour la défense
des intérêts des émigrés expulsés, la manifestation, organisée
dans le cadre du Forum social mondial (Fsm) polycentrique
de Bamako, avait pour but de dénoncer l'accélération du rythme
des retours forcés de sans-papiers, les nouvelles conditions
de délivrance des visas de séjour ainsi que l'indexation de
la durée du titre de séjour sur celle d'un éventuel contrat
de travail du demandeur.
Samedi, les contours de la dénonciation
avaient été posés lors d'un panel organisé dans le cadre du
Fsm. Les alter-mondialistes se sont en effet penchés sur les
conséquences sociales, politiques et économiques de l'expulsion
des migrants vers leurs pays d'origine. Tout au long des débats,
la technicité des arguments se le disputait à l'émotion causée
par des témoignages de victimes.
Pour se représenter les drames causés par
le retour forcé des émigrés africains, il n'y a sans doute
rien de plus précis que le témoignage de ceux qui ont vécu
cette humiliation et la peur du retour dans leur chair. Les
propos de Boubou Doucouré, renvoyé de la France depuis près
d'un an et d'Ousmane Diarra, expulsé d'Angola en 1996, ont,
de ce point de vue, ajouté de la lumière aux arguments juridiques,
économiques et politiques - pourtant fort convaincants - brandis
par les panélistes pour démontrer l'ineptie de la politique
d'immigration de l'Europe.
Boubou Doucouré a été arrêté un jour à Paris
alors qu'il avait pu, une semaine après son arrivée dans la
capitale française quelques années auparavant, trouver un
travail qui lui permettait, avec son salaire de quelque 1
400 euros, de faire vivre une famille de onze personnes au
Mali. A cette époque, Boubou Doucouré pouvait transférer jusqu'à
500 euros par mois à sa mère, ainsi qu'à ses frères et soeurs.
Puis survint ce jour fatidique où il fut interpellé et gardé
dans un centre de détention administrative. Un jour d'expulsion,
et la fin des illusions
A lui seul, le cas de cet ancien émigré
aujourd'hui sans emploi résume ce que Caroline Intrand de
l'Ong Simad appelle "une véritable machine à expulser" qui
est en train de se mettre en place dans l'espace européen.
Pour Claire Rodier de l'Ong Migreurop, on est passé d'une
échelle industrielle d'expulsion au niveau national - dont
le ministre de l'Intérieur français Nicolas Sarkozy est devenu
l'emblème avec ses "objectifs chiffrés" fixés aux préfets
de l'Hexagone et le nouveau paradigme de l'immigration choisie
- à une échelle continentale illustrée par le "cordon sanitaire"
que les centres de détention administrative forment aux confins
de l'espace Schengen et dont le déploiement dans les pays
frontaliers de l'Union européenne laisse voir l'érection d'une
véritable forteresse.
A cela s'ajoutent les charters communautaires
dont le remplissage est désormais la première préoccupation,
au mépris des droits les plus fondamentaux des expulsés. D'ailleurs,
la directive du Conseil de l'Europe entérinant, à compter
d'avril 2004, les vols collectifs, a suscité l'émoi et la
réprobation unanimes des députés européens parce qu'ils contreviennent
à l'Article 4 du Protocole 4 de la Convention européenne des
Droits de l'homme. Pour contourner la difficulté, l'Europe
vient de créer une agence de l'immigration basée à Varsovie,
en Pologne. Cette structure coordonne les vols groupés comme
une véritable police privée. Pourtant, l'avis de Claire Rodier,
cette politique est "fondamentalement inutile", parce qu'elle
n'induit pas les résultats escomptés. En revanche, les gouvernements
européens y ont recours pour donner à leurs opinions publiques
un faux sentiment de sécurité, avec un amalgame dangereux
entre l'immigration et le terrorisme, l'insécurité et le chômage.
Pour Mohamed Seck, un émigré sénégalais
vivant et travaillant en Europe pour l'Ong No-vox, "il ne
faut pas avoir peur des mots et de faire le rapprochement
entre le système de contrôle, de détention et d'expulsion
des immigrés avec le système hitlérien". Il précise que "c'est
un racisme soutenu par des idéologues, des économistes, une
élite mondiale, qui bénéficie de la complicité des gouvernements
africains". Mohamed Seck rejette alors toutes les approches
théoriques et "complaisantes". A la place, il prône une action
massive et déterminée pour empêcher les départs des vols sur
lesquels sont embarqués des migrants expulsés, les débarquements
de ces vols en Afrique, etc., "quitte à utiliser des moyens
illégaux, parce que l'Europe ne respecte même pas ses propres
lois".
Sur un ton moins passionné, mais sans doute
aussi engagé, les organisations de solidarité avec les immigrés
préconisent la mise en réseau des organisations du Nord et
du Sud pour la protection des droits des expulsés et notamment
les droits sociaux des travailleurs. Il s'agit également de
défendre les expulsés et de leur porter assistance dans les
centres de détention. Le tout est de créer une convergence
d'action basée sur un échange d'informations. Fatimata Sy,
membre de l'Union pour la Solidarité et l'Entraide au Sénégal,
ajoute qu'il faut également que les organisations du Nord
assurent le renforcement des capacités de leurs partenaires
au Sud.
Pour l'instant, les associations d'expulsés
du Sud s'organisent sur le modèle du collectif de soutien
aux expulsés maliens. Son Secrétaire général, Ousmane Diarra,
a tenu à mettre à l'index la responsabilité active des gouvernements
africains. Expulsé de l'Angola en 1996, en même temps que
des centaines d'autres Africains, et des "Libanais", Ousmane
est fier de la libération, obtenue par son association en
mars 1997, de soixante dix-sept expulsés maliens. Ces derniers
avaient fait les frais des charters et risquaient ainsi de
payer doublement leur situation irrégulière.