Forum
Social Africain
Et si c’était
le Forum qui avait récupéré Chavez ?
par Renaud
Lambert
1er février 2006
Avenir du mouvement, traduction politique des idées véhiculées
par le Forum, danger de récupération par tel ou tel courant
de la gauche, impact réel du FSM ? Pour tenter de mieux
comprendre les enjeux de cette réflexion, nous avons rencontré
l’un des protagonistes de ces débats, Christophe Ventura,
responsable « international » d’Attac-France.
Le
Courrier : Le mouvement altermondialiste s’est réuni
pour la sixième fois et pourtant la même question semble tarauder
les participants : pourquoi est-on là ?
Christophe
Ventura : Essentiellement pour deux raisons.
La première, continuer à nous construire dans le cadre du
Forum et permettre au mouvement altermondialiste de s’adapter
à sa propre évolution ainsi qu’à celle des politiques néolibérales.
La deuxième raison de notre présence est liée à la singularité
de cette édition 2006 : elle se tient au coeur du processus
bolivarien, dans un pays emblématique de la rupture avec le
néolibéralisme que l’on constate aujourd’hui en Amérique latine.
Ce Forum a donc été l’occasion d’une confrontation particulièrement
riche. D’un côté l’espace public international autonome du
FSM, constitué d’entités venant des horizons les plus différents
(des ONG aux organisation caritatives, syndicats et mouvements
sociaux). De l’autre, le processus bolivarien, vivant, enraciné
dans la société, qui permet à tous les participants au Forum
de se faire une idée sur une alternative concrète dans laquelle
s’articulent certaines des propositions du mouvement.
On
a parlé d’une récupération possible par les pouvoirs politiques
du FSM, ici par Hugo Chavez, le président vénézuélien. Un
tel danger vous semble-t-il réel ?
Je crois que
c’est là une idée trop vite émise. D’une part, le mouvement
altermondialiste n’est pas récupérable. Le prétendre, c’est
faire un contresens d’entrée. Ce mouvement est tellement divers,
composé d’entités tellement différentes, que l’idée même d’une
récupération ne tient pas. D’autre part, les participants
du Forum ont déjà, pour la plupart, leur idée sur le Venezuela,
positive ou plus critique. Je pense donc qu’il n’y a aucune
ambiguïté possible quant à une éventuelle « récupération ».
C’est d’ailleurs l’un des principes qui avaient été clarifiés
d’emblée par les mouvements sociaux, ceux-là même qui ont
pris la décision de venir à Caracas pour le FSM. Et,
puis franchement, je ne pense pas que Chavez ait besoin de
cette récupération. Le fait que le Forum se tienne à Caracas,
grâce en partie à l’appui logistique du pays, n’implique pas
une mainmise sur le FSM : il est normal que les autorités
publiques fournissent les moyens d’un tel Forum. Dans ce contexte,
Chavez remplit simplement le cahier des charges du FSM, comme,
avant lui, l’état du Rio Grande do Sul au Brésil ou Bamako
au Mali par exemple.
Ne
serait-ce pas plutôt un FSM, peut-être en fin de cycle, qui
tenterait aujourd’hui de « récupérer » la démonstration
qu’offre le Venezuela de la possibilité d’alternatives concrètes
sur des dossiers chers aux altermondialistes (réforme agraire,
lutte contre les OGM, nouveaux rapports Nord-Sud etc.) ?
A titre personnel,
c’est effectivement mon opinion. Il y a une cohérence entre
les analyses et les grilles de lecture proposées par des organisations
comme Attac - et le mouvement altermondialiste en général
- et ce qui se met en pratique ici au Venezuela. Ce pays constitue
en effet un laboratoire irrigué par des politiques de type
altermondialiste.
Et
maintenant où va-t-on ? L’an dernier, le « Manifeste
de Porto Alegre » - une série de douze propositions visant
à donner un cadre général à la réflexion politique du mouvement
- avait été présenté par certaines des « personnalités »
du FSM. Quelle initiative souhaiteriez-vous voir émerger
du sixième Forum social mondial ?
L’an dernier,
le Manifeste de Porto Alegre avait été porté par des individus,
ce qui ne peut avoir qu’un impact limité sur l’ensemble du
mouvement. Ma seule attente du FSM, c’est qu’il continue d’être
ce qu’il est : un lieu de rencontre, d’élaboration de
projets futurs au sein ou en dehors du Forum. Nous avons toujours
besoin de cet outil, mais peut-être pas chaque année. Pourquoi
pas un Forum mondial tous les deux ans et des Forums continentaux,
régionaux et hémisphériques entre-temps, pour continuer le
travail ? Je pense aussi que le FSM doit pouvoir permettre
à des organisations, pas des individus, de disposer d’un espace
capable de mettre en place un projet politique qu’elles assument :
c’est d’ailleurs ce que propose François Houtart (directeur
du Centre Tricontinental, ndlr). Ceci permettrait de répondre
à un besoin fort : l’élaboration d’un projet politique
lisible, clair, accessible, mis a la disposition de ceux qui
souhaitent le porter.
Propos recueillis
par Renaud Lambert.