Forum
Social Africain
FORUM
SOCIAL -
Malgré une petite affluence,
participants et observateurs du Forum de Bamako,
qui s''est clos lundi, parlent de grand succès:
l''apparition des mouvements africains sur la
scène mondiale.
«Nous avons
attrapé la queue du lion. Reste le plus difficile:
lui fermer la gueule.» Les organisateurs locaux
restent modestes. Mais lundi, à l''heure de la
clôture du Forum social mondial polycentrique de
Bamako, les sourires étaient sur toutes les
bouches, en dépit de l''épuisement. Malgré des
difficultés logistiques et organisationnelles
majeures, et un budget inférieur à 1,7 million de
francs, environ 300 séminaires, conférences et
activités sur dix thèmes majeurs ont pu avoir
lieu, avec pour objectif commun de mettre fin à la
mondialisation néolibérale et de définir un monde
plus juste.
Trois cents
rencontres
Si la participation a été
bien plus faible que prévue – entre 15 000 et 20
000 personnes selon les organisateurs (et
seulement 10 000 inscrits), au lieu des 30 000
attendues – et qu''une partie des conférences a
été annulée ou déplacée, le forum s''est tenu dans
des conditions acceptables, s''accordent à dire
les participants. Que ce soit au sein des salles
climatisées du Palais des congrès, ou des dizaines
de modestes paillotes écrasées par le soleil au
camps des jeunes Thomas Sankara, la plupart des
débats et des rencontres ont pu avoir lieu entre
les organisations des cinq continents présentes,
avec la représentation de plus de quarante pays
africains sur la cinquantaine d''Etats que compte
le continent.
«Bamako représente un pas
décisif pour l''Afrique», s''enthousiasme le
Brésilien Antonio Martins, membre du Conseil
international du FSM, et grand habitué des
forums: «C''est la première fois que je constate
un tel niveau d''autonomie et de diversité en
Afrique. Le Forum régional de Lusaka en Zambie
était peu original et dominé par de petits
groupes. Je pense qu''à Bamako, l''Afrique est
véritablement entrée dans le processus horizontal
lancé par le forum.» Tous les observateurs ici
envisagent Bamako comme un premier pas vers le FSM
de Nairobi au Kenya en 2007 (lire ci-dessous).
Paysans, femmes et
migrations
Les paysans ont contribué
pour une grande part à la réussite de
l''événement: les tables rondes sur les questions
agricoles ont attiré nombre d''associations
paysannes, d''intellectuels et d''ONG. Et
l''immanquable José Bové qui qualifie le forum
«d''énorme succès». L''imposant Mamadou Lamine
Coulibaly, vice-président de la Coordination
nationale des organisations paysannes, prend deux
exemples: la prise de conscience pendant la
discussion de la part des organisations
burkinabées des dangers du coton OGM et la
possibilité pour les producteurs de collaborer
davantage sur une base égalitaire: «Pourquoi ne
pas échanger nos graines améliorées, au lieu
d''acheter aux multinationales leurs semences
stériles?» demande-t-il.
Parfois effacées,
mais bien souvent sur le devant de la scène dans
leurs boubous multicolores, les femmes ont marqué
cette édition. Pour la première fois, un des dix
«territoires» leur était entièrement consacré.
Sous les acacias du jardin du Palais de la culture
ou dans son grand hall mal insonorisé, Indiennes,
Africaines, Européennes ou Palestiniennes ont su
montrer le lien entre la souffrance des femmes,
les violences que les hommes exercent sur elles,
et la mondialisation: «Quand les hommes sont
condamnés au chômage par les plans d''ajustement
structurel, qui doit se battre pour que la
famille n''explose pas et subvienne à ses
besoins?» interroge la Malienne Aminata Traoré.
Pouvoir rester au
pays
L''immigration aura été l''un des
thèmes-phare de l''événement altermondialiste,
marqué par la présence constante des réfugiés
maliens expulsés des enclaves espagnoles de Ceuta
et Mellila – reconnaissables aux habits dogons
qu''ils avaient revêtu pour l''occasion, et à
leurs banderoles omniprésentes. De nombreux
orateurs ont souhaité leur dédier ce forum. Les
discussions sur l''immigration ont porté
principalement sur le lien entre l''exploitation
des ressources du Sud par le Nord et les vagues
migratoires vers l''Europe et les Etats-Unis: «La
baisse des prix du coton a fait fuir de nombreux
jeunes», illustre Fanta Diarra, de l''association
des cotonniers du Mali. D''où la nécessité d''une
alliance des organisations du Nord et du Sud, que
plusieurs participants se sont engagés à mettre
sur pied, comme les Français de No-Vox (Sans
voix).
Le flop de
l''assemblée
Espace d''échange et de
rencontre horizontale par nature – comme tous les
autres Forums sociaux – la rencontre de Bamako
n''a émis aucune déclaration finale, ni adopté
d''agenda d''actions concrètes. L''Assemblée des
mouvements sociaux, qui rédige, elle, ce type de
documents, y a renoncé lundi, en raison de la très
faible participation (pas plus de 60 personnes,
provenant de six organisations). En revanche,
quelques-unes des nombreuses propositions émises
durant les ateliers du FSM peuvent être citées.
Comme la constitution d''un réseau visant à
«tracer» les fonds de la dette externe des pays du
Sud, le lancement d''une campagne pour la
souveraineté alimentaire face aux négociations de
l''OMC et l''organisation d''une grande
manifestation contre l''occupation américaine en
Irak les 18 et 19 mars prochain. I
-------------------------------------------------------------
«Le Forum de 2007 fera participer
les exclus»
CKR / PANOS
L'heure était déjà à la
réflexion dimanche à Bamako sur le Forum social
mondial de 2007 au Kenya, qui verra pour la
première fois l'Afrique accueillir seule
l'événement. Plusieurs organisateurs – dont les
représentants kenyans – et des personnalités
connues ont lancé le débat face à une salle
archicomble. «Il faudra maintenir la tension
entre la nécessité absolue d'horizontalité,
d'ouverture et de diversité et le besoin de
converger vers des actions concrètes», a martelé
le Français Christophe Aguiton, membre du Forum
social européen, largement approuvé par
l'assemblée. Une réponse indirecte à ceux qui
souhaitent aujourd'hui constituer des structures
plus hiérarchiques au sein du forum, au nom de
l'efficacité. Mais pour les orateurs,
l'horizontalité est la seule manière de garantir
la survie du mouvement, en raison de sa
diversité, tant culturelle, sectorielle
qu'idéologique. «Nous tenons à cette nouvelle
manière de faire de la politique», a insisté
Sergio Haddad, de l'Association brésilienne des
ONG (Abong). Méthode qui n'entrave en rien la
création d'acteurs collectifs – appelés de leurs
voeux par les militants – qui ont permis des
mobilisations extraordinaires, lors de sommets
de l'OMC ou du G8 et des campagnes
internationales, par exemple pour l'annulation
de la dette.
Mais ce mode d'action atteint
ses limites: plusieurs intervenants ont souligné
la nécessité d'inclure les populations locales
dans la construction même du forum pour passer à
un autre stade: «Nous avons besoin d'ancrer le
forum dans le vécu de la région dans laquelle il
se déroule. Il faut envisager de prendre contact
avec des résidants des bidonvilles de Nairobi»,
assure Taoufik Ben Abdallah, coordinateur du
Forum social africain. Et quid des
laissés-pour-compte d'autres régions et
continents? Michel, militant d'un forum de la
région parisienne, est venu avec vingt et une
personnes sans emplois: «Les organisateurs ont
annulé sans raison notre atelier sur les forums
sous régionaux. Comment voulez-vous dans ces
conditions enraciner le mouvement au coeur des
populations?» se plaint l'activiste. Sergio
Haddad assure qu'un changement de méthodologie
est nécessaire au moment de la préparation: «Une
piste serait de préparer les thèmes à partir de
la réalité concrète des mouvements et de la
population.» Pour parvenir, le reste de l'année,
à construire des actions communes.
Nairobi y
parviendra-t-il? La population pourrait-elle
prendre une place importante dans la
participation du FSM comme à Mumbai en 2004? La
détermination des organisateurs kenyans en a
surpris plus d'un dimanche: «Je tiens à répéter
qu'il ne s'agira pas d'une foire des ONG limitée
à des thèmes spécifiques, mais d'un véritable
lieu de transformation sociale pour changer le
monde en profondeur, fondé par ceux qui vivent
cette réalité de misère et d'exploitation»,
s'est égosillée Wahu Kaara, l'une des
coordinatrices. Reprise en écho par plusieurs de
ses compatriotes enthousiastes. Le ton a été
donné. CKR
-------------------------------------------------------------
SAMIR AMIN:
«DESSINER UNE NOUVELLE
CARTE DU MONDE»
Les rapports entre le
Nord et le Sud, et précisément entre l'Europe et
l'Afrique, ont été au coeur de plusieurs débats
du FSM de Bamako. Dimanche, une conférence très
suivie a notamment permis à l'économiste
égyptien Samir Amin d'apporter des
clarifications sur la notion d'intégration
mondiale du continent noir.
«L'Afrique n'est pas marginalisée. Au
contraire, elle est même plus intégrée dans le
système mondial que les grandes puissances
économiques, malgré l'insignifiance du taux de
ses exportations dans le commerce mondial, qui
est d'environ 3%», estime le président du Forum
mondial des alternatives. Selon lui, les régions
les plus sous-développées sont d'ailleurs les
plus intégrées dans le système.
En guise
d'illustration, l'économiste a calculé le
rapport entre les échanges internationaux d'un
pays et son PIB. «En Europe, au Japon, aux Etats
Unies, etc., on a un rapport de 15%; en Asie, en
Amérique latine, il est de 30% et en Afrique il
est d'environ 45%», souligne-t-il. De fait, les
pays du Nord ont des économie autocentrées,
contrairement à l'Afrique. L'intégration du
continent noir, explique M. Amin, malgré son
sous-développement et son taux élevé de
pauvreté, est la plus ancienne des intégrations.
Elle a commencé avec la traite négrière qui
était une forme d'exploitation barbare des
ressources de l'Afrique, puis à travers la
colonisation qui a revêtu une forme brutale. Et
elle continue à travers l'Organisation mondiale
du commerce, à en croire Samir Amin.
«La
marginalisation dont on parle, poursuit-il,
n'est pas le choix des Africains ou un fait de
la nature. C'est une stratégie de l'impérialisme
qui se traduit par une marginalisation des Etats
et des peuples pour mieux piller les matières
premières du continent.»
Selon l'Egyptien, ce «discours sur la
marginalisation» sert à imposer une stratégie
unique de développement: celle de l'OMC et du
FMI. «Mais pendant qu'ils (le Nord) tiennent ce
discours, ce sont eux-mêmes qui décident de la
façon dont cette intégration va se faire,
notamment par des politiques d'ajustement
structurel qui ont fini par démanteler tous les
services sociaux.»
Pour M. Amin, la révision
des rapports Nord-Sud passe par la construction
d'un monde multipolaire authentique, qui est
l'essence même de la lutte des altermondialistes.
OUSSEINI ISSA/PANOS-INFO/BPZ
Posté sur le site
FSA le 01 juillet 06