LE « MANIFESTE DE PORTO ALEGRE » ET L’AVENIR DES FORUMS
SOCIAUX MONDIAUX
En 2006, il n’y aura pas de Forum social mondial (FSM) unique,
comme il y en avait eu les 5 années précédentes : 4 à Porto Alegre au
Brésil et un (en 2004) à Mumbai en Inde. En attendant 2007, où un sixième Forum
de ce type est prévu en Afrique, un consensus s’est dégagé au sein du Conseil
international du FSM pour organiser, à sa place, et dans plusieurs pays, une
série de rencontres s’inscrivant dans le concept générique de « Forum
social mondial polycentrique ». Le plus important d’entre eux sera
certainement celui de Caracas, prévu du 24 au 29 janvier, et qui aura en même
temps le statut de Deuxième Forum social des Amériques.
Les dates ainsi décidées pour le Venezuela correspondent à celles
du World Economic Forum (WEF) de Davos, afin de reprendre une tradition qui
avait seulement été rompue pour le Forum de Mumbai. La raison est simple :
ne pas laisser aux « maîtres du monde » le privilège médiatique
d’exprimer, sans contestation et à chaque début d’année, leur vision de l’avenir
de la planète. Comme l’expérience l’a prouvé, cette simultanéité entre les deux
Forums constitue un atout important. Et c’est le fondateur et président de
Davos, Klaus Schwab, qui en fit lui-même l’aveu, non sans un profond agacement.
S’exprimant devant des journalistes à Buenos Aires, le 21 mars 2001 (soit deux
mois après le premier FSM), il déclara en effet que le FSM avait commis " un
détournement négatif " de la renommée du WEF. " Cela brouille les cartes,
poursuivait-il : " De manière très intelligente, vous mettez votre nom à
côté d’un autre, mondialement connu, comme celui du Forum de Davos, et vous
devenez connu ". En termes de logiques de la communication, la conclusion de
M. Schwab était en partie exacte : " Sans Davos, personne n’aurait
jamais entendu parler de Porto Alegre ". L’affirmation est certes très exagérée,
mais il faut bien reconnaître que nous avons su exploiter au maximum la
concomitance des dates des deux Forums.
Dès le premier FSM, en 2001, il était apparu que la ville de Porto
Alegre ne pouvait pas à elle seule concentrer, une fois l’an, l’ensemble du
mouvement international de résistance et d’élaboration d’alternatives à la
mondialisation libérale, ce que l’on a depuis appelé le mouvement
« altermondialiste ». Lors de la séance de clôture, au cours de
laquelle fut annoncé le maintien de la capitale de l’Etat de Rio Grande do Sul
comme ville d’accueil du FSM 2002, il fut précisé que ce Forum devrait aussi se
mondialiser géographiquement. En fait, cette mondialisation ne commença
réellement que l’année suivante avec la tenue de Forums sociaux thématiques et
continentaux (également appelés régionaux, en termes de régions du monde),
notamment des Forums sociaux européens (FSE) de Florence (2002), de Paris et
Saint-Denis (2003) et de Londres (2004). Vinrent également les Forums nationaux
et les Forums locaux dont la liste serait trop longue à citer. Les patrons de
transnationales, banquiers et dirigeants politiques disposent de multiples
occasions de se rencontrer informellement tout au long de l’année, que ce soit à
Davos et dans ses variantes locales, dans le cadre de la Commission trilatérale,
de la Table ronde des industriels européens (ERT), du Transatlantic Business
Dialogue, du World Business Council for Sustainable Development, du Groupe de
Bilderberg ou dans les multiples symposiums organisés par des fondations
américaines et européennes. Dans l’atmosphère feutrée de ces conclaves, on fait
le point sur la situation de la mondialisation libérale, sur les dangers qui
pèsent sur elle, sur les forces de la contestation et sur les façons de lui
répondre. Nul besoin de publier des communiqués : l’information et les
stratégies, actualisées en permanence, circulent de bouche à oreille, d’autant
que des liens personnels se tissent au sein de ces directoires du monde. On en
trouve aussi l’écho dans des articles de revues, dans des documents de travail à
diffusion restreinte et parfois dans des comptes rendus de journalistes triés
sur le volet pour assister à ces tractations discrètes.
Du côté des mouvements sociaux, rien de semblable. Certes les
syndicats, à travers leurs structures internationales, les innombrables
campagnes, réseaux associatifs, confessionnels, universitaires, humanitaires,
etc., ont des occasions de se retrouver périodiquement, mais l’expérience prouve
que, de leurs réunions sectorielles, il sort peu d’actions globales concertées.
Précisément parce qu’elles sont sectorielles. Ce qui manquait, c’était un espace
où le maximum d’acteurs sociaux, dont les précédents, en général dépourvus de
moyens et souvent géographiquement isolés, puissent se retrouver, échanger,
fédérer et articuler leurs luttes.
Les Rencontres internationales de Saint-Denis de juin 1999,
organisées par Attac France (dont j’étais à l’époque le président) avaient,
encore modestement, constitué un premier espace de préfiguration. Dans mon
intervention d’ouverture, j’avais indiqué que « l’un des mérites de notre
rassemblement , c’est de donner une visibilité globale à des combats qui restent
atomisés et qui s’ignorent les uns des autres. C’est aussi de montrer leur
cohérence et leur convergence. Au cours de ces trois journées, nous allons
analyser, nous allons échanger nos expériences, et nous allons élaborer des
propositions d’action pour les mois et les années à venir. Surtout, nous allons
apprendre à nous connaître au sein d’un même pays, au sein d’un même continent
et entre continents. Nous allons jeter des passerelles et des ponts entre
nous ». J’ignorais évidemment, à l’époque, que se mettrait en place, moins
de deux ans plus tard, mais sur une bien plus grande échelle, un espace
permettant de répondre à cette ambition : le FSM. Un espace où
pourraient graduellement s’élaborer des consensus, et où se ferait également
l’inventaire des accords et divergences sur les questions encore en débat entre
des mouvements de tous types. Un espace aussi où se définiraient des stratégies
communes.
La radicale nouveauté du FSM, c’est, en effet, d’être passé, tout
en l’intégrant, d’une culture du « non » - celle qui s’était
spectaculairement traduite par les manifestations de Seattle contre l’OMC, en
1999, et dans celles qui allaient suivre - à une culture du « oui »,
implicite dans le mot d’ordre « Un autre monde est possible ». C’est
aussi, pour l’élaboration d’alternatives, d’avoir esquissé les contours de
coalitions planétaires, continentales, voire nationales, regroupant des acteurs
et mouvements sociaux aux logiques pas toujours spontanément convergentes, loin
s’en faut - syndicats et associations -, également des structures comme les
Eglises, voire des regroupements de petites et moyennes en reprises (PME), et
aussi les élus nationaux ou locaux du suffrage universel, selon des modalités
originales.
Dès ses premiers textes, et surtout dans le document de référence
qu’est sa Charte de principes élaborée en juin 2001 afin de « cadrer »
les futurs Forums, le FSM se définit à la fois comme un espace et un processus,
et absolument pas comme une entité. Il s’agit bien, en effet, dès Porto Alegre 1
(janvier 2001), de ménager un lieu d’échanges, de dialogue, d’élaboration de
propositions, de mise en place de stratégies d’action et de constitution de
coalitions de tous les acteurs sociaux qui refusent la mondialisation libérale -
ce refus étant la condition sine qua non de la participation à ses activités.
Mais chacune de ces démarches n’engage que les organisations qui veulent s’y
impliquer, et non pas l’ensemble de celles présentes au Forum.
Comme le rappelle Chico Whitaker dans sa contribution à cet
ouvrage, le FSM ne prend donc pas de positions en tant que tel, il n’y a pas de
« communiqué final » de ses réunions ; il y a seulement des
textes adoptés lors du FSM, mais pas de textes du FSM, mis à part ceux,
précisément, qui fixent ces règles du jeu. Cela vaut non seulement pour le FSM
lui-même, mais aussi pour la plupart de ses déclinaisons continentales (comme
les Forums sociaux européens), ainsi que pour sa structure de pilotage qu’est
son Conseil international. Cela vaut aussi pour les différents appels dits
« des mouvements sociaux » élaborés pendant les différentes sessions
du FSM .
Ce statut n’a pas toujours été compris par les observateurs :
pour eux, il était difficile d’admettre qu’un Forum se termine sans propositions
et déclarations officielles ; d’où leur tendance à affirmer que nous étions
incapables de « positiver », que nous abandonnions le terrain dès
qu’il fallait se colleter à la réalité. Il leur aurait pourtant suffi de se
promener dans quelques-uns des centaines d’ateliers ou séminaires des FSM, de
2001 à 2005, pour constater que les propositions fourmillaient.
Le processus du FSM me paraît doublement constituer une
bifurcation historique : d’abord,
par l’élaboration progressive, aux niveaux local, national et mondial, d’un
corpus de plus en plus largement partagé par les acteurs sociaux (avec les
précautions de méthode que je viens d’évoquer) d’analyses et de propositions en
rupture avec les politiques néolibérales ; ensuite,
par la multipolarité géographique de ses forces et acteurs, dont le choix d’une
ville du Brésil, donc du Sud, comme premier porte-drapeau, est la concrétisation
symbolique. Une autre caractéristique positive des Forums, malheureusement
sous-estimée par la grande majorité des mouvements sociaux, ainsi que par le
secrétariat international et le Conseil international du FSM (instances dans
lesquelles le sujet n’a jamais été débattu), est l’inclusion des élus dans le
processus. Le rapport entre les mouvements sociaux et la sphère politique
constitue un sempiternel objet de débat théorique et pratique, dont les termes
varient d’ailleurs considérablement d’un pays à l’autre. Pour ma part, j’ai
toujours pensé que nous n’avions nullement besoin, comme s’il s’agissait du
Diable, d’une longue cuillère pour dialoguer avec les partis et les élus. Il
suffit de garder en tête quelques principes simples et quelques règles de
travail et de respect mutuel. Dans la Charte des principes, il est précisé que
« ne pourront participer au Forum, en tant que tels, les représentations
des partis, ni les organisations militaires. Pourront être invités à y
participer, à titre personnel, les gouvernants et parlementaires qui assument
les engagements de la présente Charte ». En ce qui concerne les partis et
responsables politiques, certains - c’est surtout le cas pour la France - ont pu
voir une contradiction entre ces principes et la présence très médiatisée de
dirigeants et même de ministres lors des 5 FSM. Cette présence s’explique,
mais pour une partie seulement, par la tenue, à la veille d’un Forum ou en même
temps que lui, de deux autres types de Forums : celui des autorités locales
pour l’inclusion, et celui des parlementaires. Dans ces deux rencontres,
députés, sénateurs, ministres, etc., prennent la parole ès-qualités. Ils ont
ensuite toute latitude pour participer, non pas comme délégués, mais comme
observateurs, aux séminaires et ateliers du FSM. Ce télescopage des réunions a
eu au moins deux grands mérites : celui d’incorporer les élus dans le
mouvement d’ensemble du FSM, et celui de permettre des contacts entre eux et des
militants associatifs et syndicaux. A titre d’anecdote, c’est parce que, pendant
le FSM 2002, j’avais « sous la main » à quelques tables de distance du
bar de l’hôtel Plaza Sao Rafael, Bertrand Delanoé, maire de Paris, et Patrick
Braouzec, maire de Saint-Denis, que j’ai pu obtenir sur place leur accord pour
l’accueil conjoint, par leurs deux villes, du Forum social européen en 2002,
reporté ensuite en 2003. Autre retombée très positive : les documents
finaux des Forums des autorités locales et des parlementaires, qui marquent une
inflexion notable dans l’implication des élus dans la lutte contre la
mondialisation libérale et, pour les parlementaires, en faveur notamment de la
taxe Tobin, contre l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) de l’OMC
(in English : General Agreement on Trade in Services (GATS), contre la
guerre en Irak, etc. Š/Š
La question désormais constamment posée, aussi bien par les
délégués que par ceux, infiniment plus nombreux, qui suivent le processus à
distance - est la suivante : quels sont les acquis de ces rencontres de
masse - qu’elles soient mondiales ou européennes dans notre cas -, et sur
quoi peuvent-elles concrètement déboucher ? Il existe plusieurs "
indicateurs " possibles, et très différents, pour mesurer leur succès à ce
jour :
le nombre
de participants ? On voit bien que, après l’effet de masse constaté dès le
premier FSM, et qui a culminé avec 150 000 participants en 2005, " faire du
chiffre " ne prouve plus grand chose. On pourra toujours réunir davantage de
délégués ; et alors ?
l’élargissement de la base sociale et de l’éventail des
organisations s’incorporant au processus des Forums, donc à la recherche d’un "
autre monde possible " ? De ce point de vue, le nombre de participants a
été un élément important car il a pu inciter des organisations réticentes
(notamment syndicales) à ne pas se priver d’une tribune médiatique et à arborer
temporairement une " griffe " altermondialiste. Mais, pour certaines, les choses
s’arrêtent là, il n’y a pas d’engagement dans des actions ultérieures. Cette
situation est heureusement en constante évolution ;
l’incorporation de forces sociales du pays ou du continent
d’accueil dans le mouvement altermondialiste ? Ce fut l’un des grands
acquis de Porto Alegre : parce que le Forum avait lieu au Brésil,
l’Amérique latine est devenue partie prenante de premier plan d’une contestation
de la mondialisation néolibérale jusqu’alors essentiellement euro-américaine, et
désormais multipolaire. A Mumbai, en 2004, il s’est aussi passé quelque chose
d’historique : l’Asie du Sud et, dans une moindre mesure, l’Asie orientale,
forment désormais la quatrième composante à part entière du front de refus de
l’ordre néolibéral mondial.
la
projection publique des propositions élaborées au sein des Forums et leur
injection dans les politiques nationales continentales et internationales ?
C’est ici que le bât blesse : pour le commun des mortels, les Forums
mondiaux restent essentiellement une sorte de Fête de L’Humanité itinérante avec
ses bons côtés (le " tous ensemble " internationaliste) et ses limites :
chacun de nous a toujours le plus grand mal à expliquer ce qui est " sorti "
d’un Forum. Les Appels des assemblées dites " des mouvements sociaux " ne
peuvent pas véritablement jouer ce rôle, ne serait-ce qu’en raison de la
disparité entre le nombre d’organisations qui les élaborent et les adoptent, et
le nombre total de celles qui participent aux activités des Forums : un
rapport qui se situe, au mieux, dans une fourchette entre 1 à 20 et 1 à 50.
Tout cela n’est pas mince, mais ne se traduit pas encore par des
perspectives de changement à un horizon prévisible. Et puis, quel
changement ? Le mouvement altermondialiste affirme qu’« un autre monde
est possible », mais lequel ou lesquels ? On se trouve devant un
paradoxe : de très nombreuses propositions sont avancées au sein des
Forums, mais ces derniers restent officiellement muets. D’où, faute d’une
circulation adéquate de l’information, le risque de se répéter d’une rencontre à
l’autre ; d’où, également, une frustration grandissante chez beaucoup de
participants (et encore plus chez la quasi totalité des non participants) qui
attendent un débouché programmatique minimal.
Dans ces conditions, la première priorité est la constitution et
la pérennisation, avec les moyens adéquats, d’une " mémoire " raisonnée et la
plus exhaustive possible des différents forums (mondiaux, continentaux,
nationaux, voire locaux) sur des supports variés (papier, électronique, vidéo,
panneaux d’expositions itinérantes, etc.) avec une préoccupation didactique
permanente. Nous avons besoin de savoir ce que nous avons déjà pensé et élaboré
ensemble, et de le faire connaître massivement hors de nos propres rangs pour
irriguer nos luttes et nos débats. Ce travail a été systématisé et coordonné au
niveau international après le FSE de Paris et Saint-Denis, en partie grâce aux
excédents financiers qui avaient été dégagés. On peut donc espérer à court terme
la constitution d’une mémoire opérationnelle de l’ensemble des Forums.
La deuxième priorité, qui découle de la précédente, est sans doute
plus délicate à mettre en ¦uvre, mais elle est maintenant inscrite à l’ordre du
jour et n’en sortira pas : élaborer des " socles " de propositions issues
des forums, facilement " lisibles ", susceptibles non seulement de rassembler
les organisations participantes, mais aussi de mobiliser largement au-delà
d’elles : aux niveaux mondial, continental (en particulièrement au niveau
européen) et national.
Dans la mesure où le libéralisme fait système à tous les niveaux,
l’altermondialisme ne peut simplement lui opposer des réponses éparpillées et
mono-thématiques. Pour susciter l’adhésion de vastes secteurs et neutraliser ses
adversaires, qui lui reprochent de ne « rien proposer », il lui faut
mettre en avant un minimum de mesures cohérentes entre elles, faisant à la fois
système et projet pour l’opinion. Ces socles - mondial, continentaux et locaux -
doivent être mis en débat sur la place publique et régulièrement actualisés.
Pour réussir, cette démarche doit se prémunir contre deux
dangers : celui de généralités programmatiques facilement récupérables
verbalement par n’importe quel parti ou gouvernement, et celui de
l’hyper-précision qui déboucherait sur le programme commun de gouvernement de la
fraction la plus " radicalisée " du mouvement. Il s’agit de faire émerger les
éléments d’un nouveau " paradigme ", certes en rupture avec le néolibéralisme,
mais laissant suffisamment de portes ouvertes à une pluralité de traductions
politiques afin de respecter la diversité des composantes du mouvement et de
préserver ses possibilités d’élargissement.
Ce socle, ou plutôt ces socles donneraient toute sa signification
au terme " altermondialisme " : nous proposerions " autre " chose que
l’existant, posant ainsi les jalons d’un " autre " monde possible. Faute de
quoi, nous risquons de continuer à tourner en rond, et de pérenniser une
impuissance politique qui fait la joie de nos adversaires et de certains de nos
« amis » de circonstance : ils ne craignent rien tant que de
devoir se déterminer sans faux-fuyants face à un projet émancipateur,
bénéficiant d’appuis de masse, et décliné à tous les niveaux, du planétaire au
local.
Voilà, à partir de l’expérience vécue, où en étaient les
réflexions d’Attac France, et les miennes en particulier, au lendemain du FSE de
Londres (octobre 2004) et à la veille du FSM de Porto Alegre de janvier 2005. Le
Forum de Londres avait fait l’objet d’appréciations en partie négatives dans la
mesure où les trois missions jusqu’alors assignées à une telle rencontre, comme
à un FSM - confrontations d’idées, élaboration de propositions, décisions
d’actions communes - avaient été très inégalement remplies..
Les confrontations avaient surtout eu lieu en amont du FSE, dans
son processus de préparation. On en trouve la traduction dans le programme des
séances plénières. Ainsi, comme lors des deux FSE précédents, les partisans de
la primauté des thèmes de la « guerre » et du « racisme »
sur tous les autres l’avaient largement emporté sur ceux qui, tout en étant
d’accord sur l’importance évidente de ces questions, considéraient qu’un Forum
social européen devait aussi largement traiter des autres grandes questions
sociales et de la construction européenne. Alors que, dans tous les pays de
l’Union européenne, se posait déjà le problème de la ratification de la
« Constitution », ce thème absolument crucial avait été très marginal
dans les travaux.
Du coup, face à cette échéance majeure, le FSE n’avait fourni
aucun élément nouveau susceptible de nourrir un « socle » commun à
l’échelle du Vieux Continent. Les seules propositions émanaient de réseaux déjà
constitués, en premier lieu du réseau des Attac d’Europe, qui travaillaient
régulièrement ensemble et pour lesquels Londres, comme les autres Forums, était
surtout un lieu et une date de rendez-vous dans un calendrier qui en comprenait
beaucoup d’autres.
A bien des égards, pour les réseaux déjà existants, le FSM joue le
même rôle que le FSE, mais à l’échelle mondiale. Pour Attac, par exemple,
organisation présente dans environ 50 pays, c’est l’occasion annuelle de réunir
dans la même salle Attac Chili, Attac France, Attac Québec, Attac Burkina Faso,
Attac Japon, etc. Le reste du temps, les rencontres sont bilatérales, à
l’occasion de visites de responsables, sauf en Europe où elles ont lieu
pratiquement tous les deux mois. Dans l’intervalle, Internet et les conférences
téléphoniques permettent des contacts permanents.
On peut dire que, au bout de cinq FSM, de divers Forums tenus en
Amérique latine et de trois FSE, nous avons en quelque sorte « fait le
plein » des contacts et des alliances - réalisées ou encore potentielles -
entre les mouvements sociaux d’Europe et des Amériques. Nous disposons d’une
cartographie assez précise des forces mobilisables, même si nous sommes encore
loin de les avoir toutes mobilisées, notamment chez les syndicats. En revanche,
et malgré Mumbai, il reste énormément à faire en Asie, et encore davantage en
Afrique et au Proche-Orient. C’est pourquoi ces régions du monde restent
d’immenses « terres de mission » pour le mouvement altermondialiste et
justifient que les prochains Forums sociaux mondiaux s’y tiennent en priorité.
L’arrivée à maturité du mouvement altermondialiste, même si, géographiquement
elle n’est pas universelle, est une raison majeure pour capitaliser ses premiers
acquis sous la forme des socles de propositions mentionnés plus haut.
Le Manifeste de Porto Alegre (voir l’encadré), proposé lors du FSM
de 2005, en est la première concrétisation. Chico Whitaker a administrativement
raison de dire qu’il s’agit d’une proposition s’ajoutant à 352 autres émanant du
Forum. Ses signataires n’ont pas dit autre chose. Cependant, le fait qu’il ait
suscité tant de commentaires, et parfois d’acrimonie, montre bien que ce texte,
approuvé par des personnes dont l’investissement dans le mouvement
altermondialiste et dans les Forums est incontestable, n’est pas tout à fait une
proposition comme les autres. Il marque en effet un tournant dans la dynamique
des Forums, et ses conséquences sont encore loin d’avoir été tirées. En premier
lieu, il ne contrevient en rien à la Charte de Porto Alegre dont,
personnellement, je souhaite qu’elle reste en l’état. Il ne s’agit pas non plus
d’une tentative d’intellectuels pour s’auto-proclamer « leaders » du
mouvement altermondialiste. Aucun de ses signataires n’a une telle ambition qui
serait d’ailleurs non seulement dérisoire, mais également par avance vouée à
l’échec. Ce qu’ils ont voulu faire, c’est de donner une première réponse à une
aspiration très largement répandue et qui, si on ne la prend pas en compte, va
progressivement vider les Forums de leurs éléments les plus actifs.
Attention : ce processus est déjà engagé, que ce soit au niveau mondial ou
européen, où diverses organisations ont désormais le sentiment de perdre leur
temps et leurs maigres ressources financières en discussions répétitives. Les
militants ne veulent plus seulement discuter, ils veulent passer à l’acte
politique pour changer le monde, en se donnant des objectifs minimaux communs.
Le corpus des propositions issues des Forums est déjà très largement suffisant
pour dégager des socles largement consensuels et interpeller les partis
politiques, les gouvernements et les organisations multilatérales. Ce premier
Manifeste n’est pas figé, il peut être amendé et complété, et il le sera sans
aucun doute. Il constitue au moins une base de départ. C’est pourquoi
l’organisation des futurs Forums devrait à mon avis, prendre en compte des
impératifs suivants :
1.- Maintenir, dans le respect de la Charte, le statut de ces
Forums comme espaces et processus ouverts, ne prenant pas de position en tant
que tels ;
2.- Renforcer la visibilité et la mise en cohérence des
principales propositions sectorielles qui en émanent. En dégager 353, comme à
Porto Alegre 2005, sans les hiérarchiser, est sans doute séduisant d’un point de
vue intellectuel et documentaire, mais n’a aucune « opérationnalité »
politique. Or c’est bien cela qui est attendu aujourd’hui ;
3.- Donner une place prioritaire, dans les Forums, aux échanges
sur les campagnes effectivement en cours dans le monde : pour l’annulation
de la dette extérieure des pays pauvres ; contre les paradis fiscaux ;
pour les taxes globales ; pour le commerce équitable et contre les accords
de libre-échange les règles de l’OMC et l’AGCS ; pour la souveraineté et la
sécurité alimentaires et contre les OGM ; pour la promotion des biens
communs (en premier lieu l’eau) ; contre le bellicisme des Etats-Unis, etc.
A la limite, les Forums pourraient se construire presque exclusivement autour de
ces campagnes en cours et du lancement de quelques autres préalablement
préparées dans des réseaux ad hoc ;
4.- Dans le cadre des Forums, discuter et enrichir les socles de
propositions constituant des projets globaux. Comment ? En puisant dans les
contenus des campagnes et en élargissant progressivement le nombre
d’organisations qui les approuvent. Le Manifeste de Porto Alegre est la première
pierre de cette construction, mais il n’a pas vocation à être la
seule ;
5.- Articuler les activités des Forums sociaux avec celles des
Forums des autorités locales, des parlementaires et des syndicats, alors que,
jusqu’à aujourd’hui, ces événements ne sont absolument pas politiquement
coordonnés. Nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de maintenir une cloison
trop étanche entre les divers types de mouvements sociaux et les élus, dès lors
qu’ils partagent globalement les mêmes objectifs de résistance au
néolibéralisme. Cette articulation, respectant l’autonomie de chacune des
composantes, devrait même constituer un objectif central des futures
rencontres.
Partout dans le monde, les citoyens aspirent à des changements
radicaux. Si les Forums ne sont pas le lieu où ils s ’élaborent et où les
partenaires de leur mise en oeuvre se rencontrent, d’autres structures le feront
à leur place. Les Forums risqueront alors de se transformer en coquilles vides
et progressivement désertées par les acteurs sociaux. Il est tout juste temps de
contrecarrer cette évolution prévisible.
Par Bernard Cassen, membre du Conseil international du Forum
social mondial ; journaliste et directeur général du Monde
diplomatique ; président d’honneur d’Attac France ; auteur de Tout a
commencé à Porto Alegre, 1001 nuits, Paris, 2003.