Batailles
commerciales et conflits en Afrique
L’un des succès de la
mondialisation, dit-on, est le formidable développement
des échanges commerciaux. La raison, selon
le dogme néo-libéral, est le marché.
Plus un pays vendra, plus il y aura de la croissance.
Et pour un pays du Sud, il augmentera ses moyens de
lutte contre la pauvreté. Le marché
serait ainsi le bienfaiteur de l’humanité.
Si la pauvreté existe, c’est parce que
les pays concernés ne sont pas ouverts à
la concurrence, au libre échange, dit-on. Supprimez
vos barrières tarifaires et mille écoles
écloront, des centres de santé se multiplieront.
La justice ne sera plus pour le riche, l’équité
ne sera plus un voeu pieux pour rêveur. La démocratie
s’enracinera.
Par la grâce, la bénédiction
et les conditionnalités de la Banque mondiale,
du Fmi, et de l’Omc, l’Afrique s’y
est mise. Bradage (pardon, privatisation) de tous
les biens de la nation. Les sous ne sont pas arrivés
et la pauvreté s’est élargie a
d’autres citoyens.
Non satisfaits, les conseillers en
croissance économique par la concurrence ont
pointé du doigt l’habit qui protège
tant soit peu, alors qu’il est déjà
transparent ; à savoir les taxes et impôts.
A défaut de les supprimer, les réduire
fortement. Ainsi dit, ainsi fait. La croissance n’est
toujours pas là et les capitaux non plus. Alors
qu’ils ont des taux douaniers les plus bas que
ceux des pays du Nord, il leur est demandé
de les supprimer afin de permettre à la concurrence
de s’épanouir. Tout simplement se faire
harakiri. Le résultat est que l’Etat
n’est plus que l’ombre de lui-même
en Afrique. Après quoi, on chante que le continent
n’est pas apte au progrès, c’est
à dire à la modernité.
Comme il est facile de se donner
bonne conscience.
La réalité est tout
autre. La bataille de plus en plus acharnée
entre les entreprises multilatérales, pour
satisfaire toujours plus l’actionnaire et concentrer
plus de pouvoir dans les mains du management, se traduit
d’abord par une réduction drastique des
coûts d’exploitation des ressources (financières,
humaines, etc.) et par l’accès facile
aux matières de base.
Le continent africain est la réserve
mondiale des matières premières : diamant,
cobalt, cuivre, manganèse, bauxite, coltran,
etc. Sur 150 millions dollars Us d’exportation
en 2003, la part de ces matières en représente
la moitié, soit 75 milliards de dollars américains.
En y rajoutant les produits agricoles, cette part
des ressources naturelles re-présente les deux
tiers.
Les capitaux des sociétés
minières africaines sont détenus à
90% par les échanges. Et selon les pays, 50%
à 80% des recettes en devises proviennent des
ressources naturelles. D’où l’importance
de ce secteur pour le développement de ces
pays. La détérioration des termes de
l’échange qui en résulte serait
le fait de la non amélioration de l’offre.
Alors qu’elles se font une guerre acharnée
sur leur marché domestique, les mêmes
compagnies se mettent ensemble dans des structures
capitalistiques communes pour gérer les ressources
naturelles africaines, en maintenant un contrôle
sur les prix et les conditions fiscales et sociales
d’exploitation. C’est-à-dire un
cartel, principe combattu aux Etats Unis et par l’Union
européenne. Ou est le principe du marché
? Dans le secteur de la bauxite, en dix ans, les prix
ont chuté de 50 dollars la tonne à 25
dollars. Sur la même période, celui de
l’aluminium, qui est son dérivé,
est passé de 850 dollars la tonne à
plus de 1850 dollars.
Naturellement, les Etats africains
n’y gagnent rien. Un pays comme la Guinée
(première réserve mondiale) a vu ses
recettes d’exploitation (principale source)
passées de 350 millions dollars à 80
millions de dollars.
Si les Etats se retrouvent sans sous,
les populations qui se trouvent souvent dans ces zones
d’exploitation sont souvent très pauvres.
C’est ainsi que la non retombée d’avantages
attendus de ces mines, sur des territoires de certaines
communautés, devient l’objet de contestations
politiques de la part de ces citoyens qui se sentent
frustrés dans la répartition des maigres
ressources. D’où des conflits violents,
souvent entretenus par des compagnies concurrentes.
Ça a été le cas dans le conflit
sierra léonais ou des milliers de personnes
ont été tuées. Ces mésententes
sociales sont occasionnées aussi par des sociétés
évoluant dans des secteurs différents.
Il en a ainsi été en Angola de 1975
à 2002, avec une guerre qui a mis aux prises,
par Angolais interposés, les compagnies pétrolières
(soutien des l’Etat) aux compagnies diamantaires
(alliés des rebelles de l’Unita).
La fracture sociale occasionnée
par les politiques d’ajustement structurel de
la Banque mondiale et du Fmi, ainsi que la libéralisation
commerciale imposée par l’Omc, ont détruit
l’institution sociale qu’est l’Etat,
en Afrique. La rapacité de la concurrence entre
firmes multinationales au Nord, à coup de capitaux
et autres, se traduit en Afrique, grâce à
des instruments comme la dette, les conditionnalités
d’investissement, les différents codes
miniers, l’extraversion de l’économie,
la monétarisation des valeurs sociales, par
la destruction des mécanismes autonomes de
développement.
En tant que réserve mondiale
des matières premières, l’Afrique
devient le champ de bataille privilégié
des compagnies qu’il faut arrêter non
pas par la bonne conscience de l’aide, ou par
un quelconque plan Marshall pour l’Afrique,
mais en changeant les rapports de force grâce
à une plus grande et meilleure implication
des populations dans le processus de développement
national.
Bakary FOFANA
Directeur Cecide (Guinée)