Panos Infos - Avec des bandeaux
bleus ceints sur leur front brun légèrement recouvert
par leur chevelure noire, ils ont été la communauté la
plus visible dans les manifestations qui rythment le quatrième
Forum social mondial qui se tient du 16 au 21 janvier
à Mumbai, en Inde. La plus expressive aussi depuis le
début de ce sommet. C’est qu’en fait, les dalits, les
"intouchables" comme on les appelle, ont une occasion
inespérée, avec ce Forum social mondial, de faire entendre
leur voix dans une Inde qui, depuis des temps immémoriaux,
a fait d’eux des hommes sans voix... ni loi.
En fait, avec ses extérieurs de démocratie
parlementaire accomplie, mature et présentable aux yeux
du monde entier, l’Inde garde, au fond de son placard,
un "cadavre" bien encombrant : celui de la question
dalit, qui est ressortie au grand jour avec cette rencontre.
Du fait qu’il appartient à une caste dite inférieure,
un Indien sur quatre, soit 250 millions de personnes,
en est réduit à demeurer un citoyen de seconde zone. En
dehors des occupations d’ouvrier agricole en milieu rural
et d’éboueurs dans les villes, les dalits grossissent
la masse des sans-emploi et leurs femmes constituent le
gros de la troupe du bétail de l’exploitation sexuelle.
Le père Windey, un jésuite belge qui a passé
plus de cinquante ans en Inde et consacre à ce jour l’essentiel
de sa vie à la défense et à l’encadrement des communautés
dalites rurales, dans le centre du pays, est sans concession
dans l’explication du phénomène : "Les dalits sont
infériorisés, exclus et déshumanisés. Avant la colonisation,
tout cela reposait sur une base religieuse. Ensuite, la
question est devenue économique. Aujourd’hui, elle est
essentiellement politique et humaine." En clair, même
les timides programmes de discrimination positive mis
sur pied par le gouvernement indien sont menacés d’extinction
par la doctrine de la mondialisation.
Ambudhat Vankar, 35 ans, a fait le déplacement
de Mumbai depuis la province de Matang, dans le nord de
l’Inde. Dans un Anglais approximatif, il exprime ce qui
lui semble être la voie : "Si dans nos villages on
nous donne plus de moyens, plus de scolarisation pour
nos enfants, plus de possibilités pour améliorer notre
cadre de vie, la situation changerait d’elle-même sans
aucun doute." Cette prise en main du destin de chaque
communauté par elle-même est la clé de la libération des
peuples marginalisés. La formule a fait ses preuves avec
les Améririndiens du Chiapas au Mexique.
Les castes remises en cause en Afrique
Dans une bonne partie de l’espace ouest-africain,
le système des castes structure de manière profonde les
relations sociales. On est loin du modèle indien, dans
ses valeurs comme dans son fonctionnement, mais les castes
posent un débat en Afrique. Leur remise en cause est de
plus en plus vive.
Le système repose sur une hiérarchisation
sociale qui épouse, par endroits, la catégorisation professionnelle.
Et du Sénégal au Niger, des mentalités se sont fossilisées
autour de cette réalité comme système de régulation sociale.
Si l’évolution des idées perturbe les certitudes ancrées
çà et là, les barrières sont encore fortes, perpétuant
une noblesse qui, du fait de ses valeurs sociales, "règne"
sur les castés et les autres groupes dits inférieurs que
sont les griots et les "esclaves".
Dans l’espace soudano-sahélien, ce système
de castes hérité de l’empire du Mali a traversé les siècles,
épousant les contours d’un royaume qui couvrait une bonne
partie de l’Afrique occidentale, suivant les migrations
multiséculaires qu’a connues cette région. On le retrouve
dans quatorze Etats actuels. Du Sénégal au Niger, en passant
par le Mali, la Guinée, la Gambie, la Mauritanie, la Guinée-Bissau,
le nord de la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, l’est du
Ghana, ainsi que dans des localités du nord du Cameroun,
du Liberia et de la Sierra Leone. Les castes sont apparues
en Afrique au XIIIe siècle, sous l’empire du Mali, durant
le règne de Soundiata Keïta. Les métiers et les fonctions
sociales jusqu’alors exercés sans aucune considération
ni discrimination, sont transformés en facteurs identitaires.
C’est ainsi que se mit en place une nouvelle organisation
du pouvoir, par la division de la société en clans. L’Etat
mandingue se bâtit alors sur des linéarités sociales qui
distinguent les griots et les esclaves de la couronne
(musiciens et louangeurs, détenteurs des traditions et
excellant dans l’art d’exalter les guerriers sur les champs
de bataille), des artisans (forgerons, cordonniers, bûcherons)
et de la noblesse qui règne. Cependant, le système reposait
moins sur une volonté structurelle d’hiérarchisation,
que sur la nécessité d’organiser l’Etat à travers un partage
des rôles et des responsabilités Dans sa structuration,
le système est demeuré immuable, mais dans ses finalités,
les siècles qui sont passés l’ont beaucoup dévoyé. Et
il résiste difficilement à l’épreuve de remise en cause
de certains de ses fondements. Avec la monétarisation
des sociétés africaines, la fonction du griot a pris des
tendances mercantilistes. Les louanges ou les "hauts faits
d’armes" s’inventent ou se déclinent désormais en fonction
du portefeuille qu’il revient de "flatter". Des mariages
s’imposent par-delà les barrières de castes, surtout chez
des jeunes portés à dénoncer ces "survivances surannées".
Même la spécialisation professionnelle liée aux castes
ne renvoie plus à une identité bien définie. Travailler
l’or ou le cuir, sculpter ou coiffer n’est plus l’apanage
des personnes castées. Les techniques sont désormais enseignées
dans les écoles de formation professionnelle. Dans le
monde de la musique, les griots ne sont plus les seuls
maîtres du rythme. Devant ce constat des différences qui
se dissolvent, le socio-anthropologue sénégalais Abdoulaye
Bara Diop en arrive à considérer que " les castes n’ont
plus de raison d’être, basées (qu’elles sont) sur trois
facteurs concomitants, l’un ne pouvant aller sans l’autre.
Il s’agit de la spécialisation professionnelle, de l’hérédité
et de l’endogamie. Trois facteurs (qui) ne sont plus fonctionnels.
Avec la modernité, l’hérédité et la spécialisation professionnelle
ne jouent plus".