Musique.
Les frères Sakala, musiciens-missionnaires
L’un se prénomme Moses, l’autre Levey. Ils sont frères et
musiciens professionnels. En Zambie, leur pays natal, ils
sont connus comme étant les Sakala Brothers. "Sakala",
comme pour dire celui qui n’est jamais sur place. Ça tombe
bien puisque les deux frangins passent la plupart du temps
sur les routes... qui les ont menés jusqu’à ce Forum social
mondial de Mumbai (Inde) qui se tient 16 au 21 janvier.
"Comme tout bon africain", lance Moses avec un
sourire. Lorsqu’ils s’arrêtent quelque part, c’est pour
parler aux gens. Ou plutôt chanter. "La musique joue
un rôle très important. Voyez (le Sénégalais) Youssou Ndour,
à l’occasion du concert d’Amnesty International, il y a
quelques années (ndlr : avec Tracy Chapman, Sting et
Bruce Springsteen, au milieu des années 1980). Il a chanté
pour le monde entier. Nous faisons la même chose mais à
un niveau national", souligne Levey.
Comme bon nombre de leurs collègues, les frères
Sakala sont des musiciens engagés. Moses se veut clair et
précis : "Nous sommes des messagers". "Quand
nous avons un spectacle, les gens viennent et écoutent le
message. Nous profitons aussi des ces moments pour mobiliser
des signatures pour des causes comme le droit à un commerce
plus juste ou la campagne anti-mines", ajoute-t-il.
Les chansons du duo portent la réconcilliation, l’unité,
la lutte contre le Vih/sida, le mariage, la famille, etc..
En un mot, des thèmes sur le quotidien des Zambiens et des
Africains, en général. Les critiques à l’endroit de ceux
qui exploitent les plus démunis ne manquent pas. "Voyez
ceux qui exploitent les paysans en faisant du profit sur
des produits comme le côton, le café ou la canne-à-sucre.
Ces gens-là sont millionaires alors que les paysans restent
pauvres. Dans une certaine mesure, nous chantons pour ces
gens qui sont exploités", indique Moses.
Pour les frères Sakala, le message peut être
compris n’importe où et par n’importe qui, fût-il Africain
ou non. Selon Levey, "le message est le même car il
se dirige vers les gens. La seule différence c’est qu’il
est parfois amplifié, comme ici à Mumbai par exemple. Ce
n’est pas un rassemblement politique mais un rassemblement
de gens et aucun gouvernement ne peut ignorer ce que les
gens réclament". Moses et Levey ont été invités à ce
Forum social mondial par une Ong de leur pays qui travaille
avec Oxfam Uk, pour poursuivre leur mission et avec l’espoir
de sensibiliser davantage de monde. "Les rencontres
avec les gens sont utiles, car vous pouvez tomber sur une
personne en train de boire de ce café acheté à très bas
prix à un paysan africain. Vous l’informez sur le problème
et elle peut finir par être sensibilisée", conclut
Moses. A Mumbai, vous pouvez aussi tomber sur Ismaël Diabaté,
l’un des peintres les plus connus du Mali. Habitué de ce
rendez-vous alter mondialiste, après avoir été du dernier
forum de Porto Allegre, cette participation lui apparaît
fondamentale. Surtout en ce qu’elle donne "une vision
culturelle de la recherche de solutions aux problèmes qui
assaillent l’Afrique". Selon lui, "les Africains
doivent mettre en avant leur culture pour s’en sortir. Nos
peuples se sont toujours exprimes à travers la culture",
soutient-il. Dès lors, "l’intégration africaine s’en
trouverait facilitée. Si les peuples se rendent compte qu’ils
sont proches de par leur culture, il devient plus facile
de se retrouver. Je pense que c’est par ce biais qu’on peut
réussir cette intégration que les politiques n’arrivent
pas a réaliser depuis l’indépendance" des Etats africains
il y a plus de quarante ans, déclare-t-il.
Axe Sud-Sud
Autre artiste qui ne passe pas inaperçu, le
Guinéen Kabi Kandia Kouyaté. Mais derrière le physique imposant
de ce chanteur-instrumentiste, se cache la sensibilité de
l’artiste. Il joue pour la joie, mais aussi pour exprimer
les détresses de la vie. Et si quelque chose le touche en
particulier, c’est bien les difficultés que vivent les agriculteurs
africains, obligés de brader leurs produits, incapables
de vivre des fruits de leur sueur. "Quand on voit un
paysan africain livré à lui-même et obligé de concurrencer
un autre installé aux Etats-Unis et bénéficiant de subventions,
c’est révoltant. Ceux qui fixent les prix de nos produits
agricoles, ne tiennent pas compte des conditions difficiles
dans lesquelles nos producteurs vivent", confie-t-il.
Mais ces effets de la mondialisation, l’artiste les vit
aussi dans son art. "Quand nous artistes africains
allons en Europe ou aux Etats-Unis pour des enregistrements,
on nous dit qu’il faut ajouter des synthétiseurs, qu’il
faut arranger autrement notre pour que ça soit consommable
ailleurs. Or les clips des Occidentaux passent bien partout.
Pourquoi la musique des Africains ne peut pas passer comme
telle chez les autres, s’interroge-t-il. Ce qu’ils nous
font c’est du sabotage culturel pour imposer leur culture
au monde entier". Pour le musicien guinéen, défendre
l’originalité de l’expression culturelle africaine demeure
une nécessité. Car "si les discours peinent à faire
entendre la voix de l’Afrique, la musique peut porter loin
le message de détresse du continent".
Dans ce Forum social mondial de Mumbai, on se
compte aussi que l’Afrique cherche à exister dans la fusion
avec les autres. Notamment dans la recherche d’une coalition
Sud-Sud qui intégrerait l’Amérique latine et l’Asie. Cette
jonction, le peintre malien Hama Goro le vit à Mumbai avec
une exposition en collaboration avec un artiste argentin.
"Le monde est une mosaïque dans laquelle chaque partie
a une importance capitale, estime-t-il. Il est illusoire
de vouloir marginaliser des peuples en disant que leur culture
n’apporte pas grand chose à l’humanité". Et ce Forum
social mondial lui apparaît comme un espace de réaction
des "opprimés face à la tentative de marginalisation
dont ils sont victimes". Un de ses tableaux fixe une
représentation des cinq continents pour montrer que le monde
a besoin de toutes ses composantes. "Chacun a sa spécificité,
mais nous nous complétons". Les quatre couleurs qui
brillent sur son œuvre le disent bien : noir, blanc,
rouge, jaune constituent bien l’arc-en-ciel des couleurs
de l’humanité.
Si Hama Goro pense que la mondialisation est
incontournable, elle doit se faire de sorte que "tous
les opprimés de l’ordre établi puisse avoir leur place dans
le bateau de la globalisation. C’est impossible d’échapper
à la mondialisation mais nous devons tout faire éviter d’être
marginalises. Car nous avons beaucoup à apporter à l’humanité
par notre culture", soutient-il.
Rédigé par Bréhima TOURE , Vladimir MONTEIRO