Commentaire : une nouvelle culture de l’alter mondialisme
Par l’organisation de la quatrième édition du Forum social
mondial (Fsm) en Inde, le mouvement
social international signifie clairement qu’une étape importante
dans l’appropriation et l’enracinement de cet extraordinaire
rassemblement est franchie.
Pour cela, il faut rendre hommage à la fois aux
organisateurs brésiliens qui ont su laisser grandir l’initiative
qu’il ont prise, en association avec des organisations européennes,
et au comité d’organisation indien qui a su accueillir et
organiser le Fsm et lui donner la
dimension indienne et asiatique qui lui manquait. La tenue
du Forum en Inde l’enrichira, sans aucun doute, de multiples
manières. Les méthodes de recherche du consensus, les traditions
d’inclusion et de gestion de la diversité, propres aux peuples
de cette partie de l’Asie, mais aussi les alternatives réelles
qu’ils ont toujours su inventer nous seront, à tous, d’un
grand apport.
La lutte contre l’hégémonisme guerrier des Etats
Unis est la principale orientation de la quatrième édition
du Forum. Ce choix est plus que pertinent dans le contexte
actuel d’occupation de l’Irak, de la pérennisation de l’occupation
israélienne de la
Palestine et de l’offensive politique fascisante
lancée par l’Amérique pour imposer ses règles à tous les peuples
de la planète.
Le Fsm continuera à
affronter quelques défis importants qu’il faudra relever.
Le premier de ces défis est celui de sa propre croissance.
Quelles que soient les capacités des organisateurs du moment,
l’élargissement du Forum pose de vrais difficultés
organisationnelles, méthodologique et financière. Le
second est politique : le Forum devra inventer une approche
qui permette en même temps le respect de l’autonomie de chacune
de ses composantes, la possibilité pour chacun d’enrichir
l’ensemble tout en produisant un effet politique maximal par
rapport aux deux objectifs communs essentiel : lutter
contre le libéralisme et transformer le monde.
En particulier, il n’est pas inutile de se poser
la question de savoir si face à l’urgence de certaines situations
extrêmes, telles que les guerres imposées par les Etats Unis,
les souffrances continues de certains peuples occupés ou la
gouvernance unilatérale de la planète, la "transversalité
totale" est la méthodologie la plus adéquate. En tout
état de cause, et pour avancer, il sera nécessaire de réfléchir
à la manière d’accroître les convergences entres les différentes
composantes du mouvement, pour que des actions significatives
soient menées et pour atteindre une plus grande efficacité
politique.
Le troisième défi, et non le moindre, est celui
de l’inclusion. En regard de la charte du Fsm,
on peut affirmer sans se tromper que le mouvement est aujourd’hui
en situation "d’illégalité". Nous ne pouvons plus
continuer à affirmer que nous sommes divers alors que des
pans entier de l’humanité sont quasiment absents du
mouvement, et que des minorités, parmi celles qui souffrent
le plus, sont invisibles. Il y va de notre crédibilité de
prendre en charge collectivement et dans un esprit de solidarité
(et non de charité) le principe de diversité et de le mettre
effectivement en œuvre à travers les mécanismes qui s’imposent.
Le mouvement social africain, bien que représenté
mieux que par le passé, devra encore faire davantage pour
occuper pleinement sa place et marquer de ses propres espoirs
la quête d’alternatives au libéralisme. Un chemin non négligeable
a été parcouru. Sur de nombreux terrains de lutte, les organisations
africaines jouent mieux leur rôle que par le passé, et agissent
de façon plus significative. Leur action à Cancun lors de
la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du
commerce, le rôle positif joué par les organisations oeuvrant
pour la paix dans les zones de conflit sur le continent, ou
encore l’impact des campagnes visant l’annulation de dette
l’attestent.
De même, le processus de construction d’un Forum
social africain respectueux de la charte du Forum social mondial
a produit une impulsion appréciable pour promouvoir la mobilisation
et la participation africaine. L’organisation de deux Forum
continentaux, la facilitation de la participation de près
de deux cents organisations africaines à Porto Allegre
et à Mumbai, ont
permis l’éclosion de multiples espaces nationaux et régionaux.
Ces derniers, une quinzaine à travers l’Afrique, constituent
des opportunités importantes de dialogue démocratique et d’échange,
d’articulation et de convergences qui enrichiront les processus
continentaux et mondiaux.
Il restent cependant beaucoup à faire pour s’approprier
une nouvelle culture du mouvement à côté de celle qui existent
mais propre aux organisations et aux réseaux. Dans ce contexte,
le défi majeur que le mouvement social africain devra relever
d’ici 2007 est celui que constitue la perspective débattue
ici et là, d’un Forum social mondial en Afrique. La question
n’est plus de savoir s’il faut l’organiser en Afrique ou non,
mais plutôt comment le mouvement continental devra en tirer
avantage pour renforcer ses convergences et ces capacités
de lutte, mieux affronter les défis internes et externes,
et s’articuler positivement aux mouvement
mondial. Un processus démocratique de concertation
doit nécessairement être mené dans la lucidité dans tous les
espaces africains, mais ouvert aux autres composantes mondiales
du mouvement, pour déterminer les meilleurs méthodes et les
meilleurs choix.
Une autre Afrique est possible.
Un autre Monde est possible.